@ffinités

7 décembre 2020
[Pseudo-Dico, idiot & logique
Extraits d’un abécédaire en cours.]

Parmi d’autres chantiers textuels, il y a cet opuscule : Pseudo-Dico, idiot & logique, qui s’épaissit au fur à mesure, sans régularité ni but précis à part me sortir de la tête cette manie puérile, jamais délaissée : mettre chaque mot en porte-à-faux, le faire dévier de sa définition routinière pour le trahir au pied de la lettre ou l’exposer à ses dépens cul par-dessus tête.

Dans une «pseudo-intro», j’ébauche le «Comment du pourquoi » de ce projet qui hésite entre goût du fautif et faute de goût.

« […] Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
Mon principe de base: mettre en relief des hiatus poétiques. J’ai dû croiser cette drôle d’intuition entre 15 et 16 ans, à force de dévorer du Nietzsche en n’y comprenant qu’une ligne sur trois, puis en laissant décanter ma lecture d’alors. Et j’y suis encore fidèle, à ma façon bâtarde. Une fois détrôné le surmoi littéraire, tout redevient permis: métaphores bancales, alexandrins boiteux, citation détournée, faux amis volontaires, coq-à-l’âne ou amalgame abusifs. Ça passe ou ça lasse, peu importe.
Bien sûr,  j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»

On pourra feuilleter le glossaire entier, c’est ici même.
Sinon, pour se faire une vague idée de ces words in regress,
un bref aperçu de leur définition alternative ci-dessous.

Anthropocène : vieux mille un, ô décès de l’espèce.

Blanc (bulletin) : tout sauf neutre.

CDI : période indéterminée, plus ou moins comprise entre CDD et DCD.

Démiurge : drone narratif.

Épiphanie : éclairante tache aveugle.

Faustoyer : s’endiabler corps et âme.

Grenade lacrymogène : larmes de dispersion massive.

Humour involontaire : esprit de sérieux.

Interfractionnel : minorités abolissant leur division pour conjurer leurs qualités négligées.

Judas : ni saint ni sauf.

Littérature : exofiction de soi (Cf. «L’autre est un je parmi tant d’autres.», Communard anonyme, 1871).

Messie : mais non (voir Godot & Goddam).

Noces (injustes) : nue-propriété de la promise par le futur bailleur de sperme et usufruit éducationnel des sous-locataires utérins par le sus-nommé chef de famille.

Orgasme : illusion cosmique.

Poulpeuse : érotiq., femme au déhanchement si ample que, pour l’enlacer, huit bras n’y suffirait pas.

Révolution : quand une flopée de souris accouchent d’une montagne.

Sirène : mi naïade mi noyade.

Transexuel.le : ni purement Adam ni simplement Ève (antonym., singe nombriliste).

Vieillissement : art d’accommoder ce qui reste.

Zélateur : l’être de motivation (voir Non-gréviste & Lèche-bottes).

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3 décembre 2020
[Images arrêtées & idées fixes
Self-pressing en milieu clos.]

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19 novembre 2020
[L’homme hérissé, Liabeuf tueur de flics,
réédité par Libertalia, remet les pieds dans le plat.]

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Drone d’époque pour remettre ce récit documentaire en circulation, à l’heure où il sera sous peu interdit de prendre sur le fait (photographique) une brutalité policière ou de dénoncer les exactions systémiques de la BAC ou des CRS nasseurs (sous prétexte d’incitation à la haine par nature d’affinité islamo-gauchiste). Cette troisième édition tombe ainsi très mal à propos, et alors? C’est le moment ou jamais de remettre au jour cette vieille histoire de légitime défiance entre «classes dangereuses» et forces de l’ordre, en l’occurrence, celle d’un cordonnier des années 1910 envers la brigade des mœurs, et ses pratiques de ripoux. A moins qu’on impute à l’examen minutieux de ce fait divers socio-politique des intentions de nuire (psychiquement ou physiquement) aux sempiternels agents de la «sûreté» (alias les «condés» ou les «vaches» d’alors).
Expliquer ou comprendre comment, de longue date, toutes sortes de soi-disant gardiens de la paix (sic) ont criminalisé les prolos en «pétard», les attitudes déviantes ou les propos jugés infâmes tentant de résister aux injustices flagrantes qu’elles subissaient, ne vise pas à adouber, sinon rendre exemplaire n’importe quel passage à l’acte anti-flic, mais à remonter à la source d’un rapport de force par nature inégal tirant sa pseudo-légitimé d’un monopole de la violence étatique (servant à couvrir d’autres violences physiques et psychiques faites au corps social). Or, aujourd’hui comme avant-hier, cette disproportion principielle, cet abus de droit inscrit dans le marbre, bref ce duel biaisé d’avance, assure l’impunité absolue des robocops chargés du maintien de l’ordre établi. Et même s’il est de notoriété publique que ces gros bras surarmés des Préfets et autres factieux en uniforme exercent quotidiennement leur préjugés racistes, homophobes, sexistes ou leur mépris anti-chômeurs, stéréotypes relayés de longue date par leur hiérarchie, il n’empêche, désormais ce sont bien eux qui font la loi au ministère de l’Intérieur.
Et pourtant, loin de tout esprit de vendetta spectaculaire et sans céder à une désarmante résignation face à la radicalisation sécuritaire, je préfère m’en tenir à un trait d’ironie qui, aussi assassine soit-il, n’a jamais tué personne : avec cette affichette qui réactualise modestement un subtil garde-fou datant de juin 68.


Pour donner un petit aperçu de cet Homme hérissé, je recopie ci-dessous un petit avant-propos figurant dans sa réédition :
« Ce livre a déjà eu plusieurs vies. Au départ, vers 1993, une commande des éditions Fleuve noir pour la collection « Crime story ». Vingt mille balles – trois mille euros lourds – pour romancer un fait divers. Je propose le cas Liabeuf exhumé durant ma thèse sur Louis-Ferdinand Céline. Contrat conclu sur synopsis : un « tueur de flic s» ayant défrayé la chronique en 1910. Je me documente à fond. Derrière le côté pittoresque à la Casque d’or – un cordonnier injustement condamné pour proxénétisme se forge des brassards cloutés, s’arme d’un surin et part à l’assaut de policiers ripoux –, l’affaire m’ouvre d’autres horizons sociopolitiques. C’est alors la vogue des « bandes d’apaches », nouveaux prétextes à criminaliser les « classes dangereuses ». C’est aussi une date clé pour le syndicalisme révolutionnaire, de l’apogée au reflux. Sans négliger la dimension pasolinienne de ce vengeur désarmant d’innocente naïveté, le bouquin mène l’enquête à froid, en réactivant l’envers du décor d’une Belle Époque finissante : entre confrontations sociales et obsessions sécuritaires.
Fleuve noir ayant sabordé sa collection, le manuscrit est resté plusieurs années dans un tiroir. L’insomniaque l’a publié en 2001, avec une préface vitaminée de l’éditeur, jusqu’à épuisement du stock. L’ami Jean-François Platet l’a repris dans sa collection Baleine noir, en 2009. Trois ans plus tard, de passage à Rome, je tombe sur une traduction pirate d’anarchistes milanais, Liabeuf l’ammazzasbirri, avec une couverture singeant la visuel des poches de Feltrinelli. La contrefaçon est parfaite, bravo à eux. Et aujourd’hui, c’est Libertalia qui me propose de remettre le couvert, l’aventure continue. Et comme Anne Steiner et Frédéric Lavignette ont bien œuvré entre-temps sur le même sujet, j’en ai profité pour revoir ma copie. Voilà donc l’ouvrage remis sur le métier : Liabeuf’s not dead. »

Et en sus, quelques photos de l’affaire Liabeuf, dont certaines figurent au Musée de la police.


Et pour en savoir un peu plus, c’est de ce côté-là.

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5 novembre 2020
[Retour aux sources
de quatre fausses semblances
.
Pour la revue L’Eau-forte.]

« Fausse commune », la correctrice de chez Julliard avait rectifié à plusieurs reprises cette coquille dans la série testamentaire qui ouvrait mon troisième roman Plutôt que rien. En cette fausse « fosse » gisait le commun de ces innombrables soldats inconnus fauchés par une balle perdue lors de la guerre de 14-18, où le narrateur cherchait en vain le corps de son père, un messager colombophile mort pour rien dans les tranchées. L’aurais-je fait exprès, je n’aurais pu inventer meilleur lapsus.

***

Fouinant dans les archives du Musée de la police, il y a une trentaine d’années, sur les traces du cordonnier « tueur de flics » Jean-Jacques Liabeuf, guillotiné en juillet 1910, ainsi que sur celles du « déménageur à la cloche de bois » Georges Cochon, leader de l’Union syndicale des locataires depuis février 1911, j’avais recopié dans mes carnets cet extrait d’un rapport de janvier 1912, émanant d’un service dédié à la surveillance des milieux révolutionnaires :
« Plus de 300 anarchistes ont été, en une période de 4 ans, arrêtés, condamnés ou simplement impliqués dans des affaires de droit commun, [phénomène] dû au nombre élevé de poursuite pour fabrication et émission de fausse monnaie, devenu l’un des passe-temps des illégalistes. Il n’y a rien là qui doive étonner, si l’on retient que tout compagnon déterminé trouve dans des opuscules mis à sa portée, voire même dans les journaux de propagande, des formules aussi diverses qu’ingénieuses pour ce faire. »
Dans cette note confidentielle apparaissant soudain, tandis que la « bande à Bonnot » défrayait la chronique d’une Belle Époque libertaire avec ses hold-up en automobile, la part insoupçonnée d’un autre travail de sape qui, à bas bruit, occupait ces marges subversives : une planche de salut immédiat, celle des faux-billets.

***

De tous les poèmes tôt effeuillés en douce ou ânonnés les mains dans le dos sur une estrade scolaire, La Chanson du mal-aimé doit être le seul dont je connaisse encore plusieurs strophes par cœur. Pourquoi a-t-il fait exception, déjoué mes réflexes vitaux d’amnésie ? Qu’est-ce qui n’a décidément pas pu s’oublier en cette filature éperdue d’Apollinaire, « un soir de demi-brume à Londres », à la recherche d’une muse absente, prise tour à tour pour un « mauvais garçon / qui sifflotait main dans les poches », puis « une femme (…) au regard d’inhumaine » ? La pièce manquante de l’amour avec un grand A ? Ou le miroitement trompeur de toute équivoque, prise au pied de la lettre ?  En 1898, quinze ans avant la parution dudit poème dans le recueil Alcools, le psychiatre E. Bernard-Leroy avait conceptualisé ce phénomène, « l’illusion de fausse reconnaissance », à partir d’un certain nombre de cas cliniques atteints d’hystérie, d’épilepsie, de neurasthénie, de paramnésie ou d’un sentiment de « double-vie ».
Nomenclature pathologique datée, certes, mais qui traque dans ses manifestations les plus aigues tant d’errements consubstantiels à nos existences, bévues, méprises, impairs tramant nos folies infra-ordinaires. Et pour ce qui touche à la « fausseté (…) même » du dilemme amoureux, ces quelques vers retenus d’affilée me lient à tout jamais aux désirs fluctuants de mon adolescence – aimantés par le « regard » ambigu de tel « voyou » ou la « cicatrice au cou nu » de sa sosie androgyne –, ce qu’on nommerait plutôt aujourd’hui, loin de toutes injonctions identitaires, des « troubles dans le genre ».

***

Peu après que mon père soit parti en fumée, puis mis en urne, mais jamais dispersé nulle part contrairement à ses vœux insistants, juste entreposé dans un casier parmi les allées quadrillant les sous-sols du Columbarium du Père-Lachaise, je me suis suis perdu dans un autre dédale : l’appartement du défunt, enseveli sous des tonnes de paperasses depuis la mort de ma mère. J’ai mis plus de six mois à venir au bout de ce legs encombrant en accomplissant mon devoir filial : trier parmi le fatras d’un vieil intellectuel clochardisé la moindre feuille volante manuscrite qui irait reposer dans les archives d’une bibliothèque universitaire dédié à la psycho-sociologie – une discipline dont il fut un pionnier après l’Occupation –, et jeté une centaine de sacs poubelles pour me débarrasser du reste. Une fois vidés les couloirs, la chambre à coucher et le living-room, restait son bureau, érigé d’empilements instables qui m’arrivaient aux épaules. Et là, m’attendaient sur une étagère d’angle, dans un recoin d’abord masqué par un abat-jour en toile de jute marronnasse, une dizaine de bouquins en rang d’oignons, facilement repérables puisque c’était les miens isolés entre deux serre-livres, dont Le Théoriste, mon dernier roman paru de son vivant, où il s’était senti trahi par le portrait transposé d’un mandarin de l’éthologie dont le propre fils découvrait lui avoir servi de cobaye. ??? Que ce livre-là lui soit resté en travers de la gorge, en plus de son cancer, quoi de plu naturel. Maintenant qu’il n’était plus de ce monde, il y avait prescription. Et comme feu mon père ne parcourait jamais une page imprimée sans souligner, biffer, commenter certains passages, j’allais pouvoir me relire à travers ses yeux. L’ouvrage était bien surligné de grands traits horizontaux au crayon mine, avec des points d’interrogations, d’exclamation ou de suspension ci-contre, mais à y regarder de plus près, il y avait aussi de minuscules annotations dans les marges, non pas des bribes de phrase, même d’un style télégraphique, juste les rognures d’un seul mot, toujours le même épinglant tel ou tel passage : fx. Et cette concrétion de son cru, sale petite idée fixe ayant fait des petits d’une page l’autre, fx après fx, c’était que, faute d’avoir écrit sous sa dictée, j’avais presque tout faux. Indigne tromperie d’un rejeton faussant l’objective supervision paternelle. A ses yeux de scientiste incurable, une véridique fiction devait se rectifier mot à mot, et là, comme il était par définition même le mieux placé pour se savoir, l’unique source fiable, l’univoque point de vue en personne, le spectre de mon prisme imaginaire, c’était zéro sur vain.


Encore merci au duo fondateur de cette revue :
Karine Josse & Raphaël Deuff.

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28 octobre 2020
[Souviens-moi, et cætera —
De ne pas oublier… la suite (3).]

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Les premiers Souviens-moi sont nés à l’automne 2011 sur pensebete.archyves.net, déposés comme à tâtons sur mon pense-bête, puis collationnés en un semblant de volume sur le site, dans l’incertitude d’un livre qui pourrait les recueillir… ou pas. Et puis la série a pris consistance, rendez-vous d’évidence avec d’intimes sédimentations, perdurant bien au-delà du pari stupide de sa contrainte initiale : entamer chaque début de phrase par «De ne pas oublier…» – foutu défi syntaxique. Cette dénégation liminaire m’a sans doute aidé à accepter le piège inquisitoire de l’aparté ou l’exercice fastidieux du pur remake oulipien. Il fallait me défier des souvenirs trop familiers, des collectes systématiques et laisser agir les flux et reflux au gré des porosités sélectives de l’amnésie.
La sortie du bouquin chez L’Olivier en 2014 m’avait tari, mis à sec, et puis voilà que ça m’a repris un an ou deux après, quelques oublis marquants remontés à la surface, des Souviens-moi qui manquaient à l’appel, par-ci par-là. Ravivements de braises éphémères, petites lueurs mentales, vite retombées en sommeil, sans lendemain ni envie de risquer l’auto-parodie. Sauf qu’à la longue, bord à bord, ça redessinait quelque chose en pointillé : un nouveau rébus de rebuts.
Alors, plutôt que les laisser en friche, déshérence ou lévitation, autant les mettre en partage là où tout a commencé, ici même, non pour préméditer une quelconque réédition augmentée, juste pour laisser ce chantier entr’ouvert et d’autres raies de lumière sortir de leur boîte noire mémorielle sans chercher à préméditer, comme au tout premier jour, ce qu’il en adviendra….

De ne pas oublier qu’aux confins des années 70 la rumeur colportée entre puceaux inavoués, dragueurs vantards et rares initiés voulait que, très anatomiquement, parmi les filles de  nos âges, il y avait des « vaginales » et des « clitoridiennes », l’arbitraire de cette partition m’ayant laissé perplexe et sans autre moyen pour en vérifier la source que d’aller prospecter à tâtons en terrain inconnu et, tout en sondant l’érogène géographie du dilemme, de me demander si je n’aurais pas préféré me réincarner dans l’autre sexe pour savoir d’où naît le plaisir sans risque de se tromper.

De ne pas oublier qu’ayant regardé jusqu’au bout, non sans lutter contre le sommeil, La Notte d’un certain Antonioni qui passait ce soir-là au ciné-club sur la troisième chaîne – mes parents ne louant la télé que pendant les congés d’été –, j’ai gardé de cette expérience le souvenir d’un non-événement s’éternisant jusqu’aux confins d’un ennui aux aguets, avant de conseiller vingt ans plus tard aux étudiants en audiovisuel de la fac de saint Denis, où j’étais vacataire en écriture de scénario, de tenter le même expérience – non sans les prévenir contre un risque de somnolence, sinon le dédale obnubilant d’un rêve à demi éveillé, comme ce fut sans doute le cas pour la plupart, dont un qui, au sortir du cours, me fit cette confidence : « M’sieur, c’est pas du cinéma, mais c’est vraiment quelque chose…»

De ne pas oublier que suite au récent décollement du vitré de mon œil droit, j’ai soudain vu apparaître des filaments noirs dans les marges des livres ou des écrans, et que ces corps flottants dérivant à leur tour de l’autre côté, mon entier regard sur la proche réalité a pris un sacré coup de vieux, parasité par ces tachetures latérales, alors autant me résoudre à l’usure du temps, le monde finira par prendre l’apparence d’un film vintage, comme si un archiviste cinéphile avait déniché une ancienne copie, pour la remettre à l’honneur après des années de purgatoire, sachant qu’à chaque séance la pellicule va s’endommager un peu plus, jusqu’à ne plus pouvoir être projetée en public et bientôt réduite aux photogrammes épars d’une bande-annonce rétinienne, celle dont on prétend qu’elle vous traverse l’esprit juste avant l’ultime fondu au noir complet.

De ne pas oublier que le mot traçabilité , apparu vers le milieu des années 90 lors de l’épidémie de ladite « vache folle » – pour dépister en chaque morceau de barbaque importé ceux issus de cheptels bovins gavés de farines animales suspectes –, s’est totalement banalisé en un quart de siècle via l’essor du marketing viral prenant en filature la moindre de nos pulsions d’achat pour mieux l’archiver dans tel Big Data, comme si ces nuages digitaux, repeuplant le ciel d’autre âmes errantes, les nôtres – détachés de nos corps bien avant que leur mémoire vive confine à un encéphalogramme plat –, n’avait à proposer qu’un ersatz de résurrection collective pour un bétail humain désincarné à son insu, zombies pucés de longue date dans le purgatoire consumériste, avec les réflexes pavloviens qui le prédéterminent, chacun dans sa file d’attente avant de trépasser à la caisse.

De ne pas oublier qu’après avoir singé l’enseignant dans une école de commerce, à raison de huit fois le même cours hebdomadaire consacré à la prise de notes et aux techniques de la communication, exténué par l’imposture d’un jeu de rôle si répétitif, j’ai fini par démissionner puis, au lieu de fêter cet échec prévisible en trinquant à une liberté retrouvée, par me soumettre à une cure de repos de plusieurs semaines, reclus dans une chambre aux rideaux tirés, non loin du berceau de ma toute petite fille, régressant à ses côtés sans paroles ni lectures, provisoirement privé de toutes attaches avec le langage.

De ne pas oublier que, peu avant la Noël 1970, ayant appris qu’en sortant de l’école primaire je traînais avec un copain de classe dans un bistro de la rue Rambuteau où, pour les remercier de m’offrir des grenadines à l’œil, je mettais sous enveloppe des tracts du CIDUNATI, un mouvement néo-poujadiste dont le leader Gérard Nicoud était en prison, ma mère a fini par m’interdire de fréquenter ces « fachos », sans comprendre que, là-bas, je n’avais fraternisé qu’avec un pacifiste berger allemand qui, gavé de sucres par les piliers de comptoir et promis à une imminente « piqûre chez le véto », n’était jamais fâché contre personne.

De ne pas oublier que parmi les termes dont usait la prof de français pour disséquer les figures de style de tel poème aux sous-entendus érotiques – l’anaphore, le chiasme, la synecdoque, l’allitération, le zeugma, l’oxymore, etc. – tous me semblaient empruntés à un cours sur les propriétés chimiques de corps inertes, sauf un qui me réconciliait avec d’érogènes intuitions effleurées en secret : l’enjambement.

De ne pas oublier que l’atelier-magasin de l’artiste Ben, couvert d’aphorismes gouachés d’une écriture blanche sur fond noir, du moins sa reconstitution à l’identique qui trônait dans la première exposition du Centre Georges Pompidou, en janvier 1977, avait éveillé en moi l’orgueilleuse intuition que ma propre chambre, dont le capharnaüm recelait tant d’objets inutiles chinés dans la rue et de citations recopiées au feutre sur les murs, tenait elle aussi du musée d’art – disons crypto-natif ou auto-captif – dont j’allais désormais réserver la visite nocturne à quelques proches, mes parents exceptés d’office.

De ne pas oublier que que je n’ai jamais relu, après parution, aucun des mes livres in extenso, mais par extraits parcourus fébrilement en aparté ou morceaux choisis lors d’une déclamation publique, mais jamais de la première à la dernière ligne, à tel point oublieux que je n’ai plus en tête que d’infimes fragments de la quinzaine d’ouvrages publiés, tout le reste de ce qui m’a pourtant pris de milliers d’heures à écrire s’étant comme effacé à mesure pour ne laisser à la surface que des bribes sans ordre prémédité, telle une anthologie lacunaire, dépareillée, dont la plupart des pages ont fait sécession chacune de leur côté, retournées à la source de mon insu, ce magma créateur qui ne cesse de traverser son propre désert.

Ce deuxième volume, en sédimentation provisoire,
est également en libre consultation ici même

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8 septembre 2020
Images arrêtées & idées fixes —
quelques persistances rétiniennes.

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12 juin 2020
[Au pays du déni policier,
rien n’a jamais eu lieu…
que le non-lieu judiciaire.]

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Quand mardi 2 juin, à l’appel du Comité Vérité pour Adama, devant le mégalomaniaque building du nouveau Palais de Justice, des dizaines de milliers de lycéens, étudiants et jeunes précaires de Paname et ses quartiers périphériques – stigmatisée deux mois durant pour son « relâchement » et son « indiscipline » –, ont débordé dans la rue pour dénoncer les violences policières systémiques, mettre à bas les fausses gloires coloniales statufiées et en finir avec toutes les « distanciation sociales », de classe, de couleur de peau, de genre, ça nous a toutes et tous rajeunis d’un seul coup. Face à cette évidence enfin remise en lumière – la brutalité des rapports sociaux mise en état de marche forcée économique par ses zélés gardiens de la « paix » –, quelque chose a tremblé dans l’édifice des donneurs d’ordre, un séisme ouvrant sur des abîmes d’incompréhension.
Et il ne faudrait pas que cette brèche se referme sous la pression des leaders corporatistes de l’institution policière, si attachés à leurs droits à « l’étranglement », au « plaquage ventral », aux armes sublétales, au nassage routinier des manifestants, à l’insulte raciste, antisémite, sexiste, homophobe, anti-pauvres sur les réseaux sociaux, dans les cités de banlieue où quand tels ou telles grévistes battent le pavé. L’anti-antifascisme assumé de secteurs entiers de la police (BRI, BAC, CRS, BRAV-M) – composés aux deux tiers de fonctionnaires votant pour l’extrême-droite –, doit être nommé pour ce qu’il est : la constitution de brigades fascistoïdes tenant par la barbichette le ministère de l’Intérieur, autrement dit, pour emprunter à la phraséologie gaulliste datant de la guerre d’Algérie : des factieux.
Or, c’est bien ce terme que Macron avait employé au début du mouvement des Gilets Jaunes, inversant comme à son habitude le sens des mots, pour masquer sa propre impuissance face à « l’état profond » des esprits au sein de la hiérarchie préfectorale. Mais comme l’offensive néo-libérale en cours depuis trois ans nécessitait de militariser la répression des mouvements sociaux, les EnMarchistes ont eu vite fait de choisir leur camp : plutôt la trique du préfet Lallement que la chienlit aux portes de l’Elysée, et peu importe les dizaines d’éborgnés et de mains arrachées, les centaines de blessés graves, les milliers de gardes à vue abusives. Monopole de la violence «légitime» oblige, pour défendre manu militari des lois inégalitaires, le loto-entreprenariat précaire et la ghettoïsation ethno-urbanistique, tant pis si l’on faisait appel, parmi ses troupes de choc mobilisées, aux pires préjugés phobiques. Il s’agissait de réformer les « gaulois réfractaires » et les banlieues « séparatistes », et cela hier comme aujourd’hui… « quoi qu’il en coûte » aux principes minimaux d’une démocratie représentative aux abois.
D’où la fragile espérance qui peut  changer nos lendemains, en faisait coïncider plusieurs sensibilités en lutte contre le sexisme ordinaire et les féminicides, la répression des racisé.e.s dans les quartiers, l’ubérisation des rapports sociaux, l’exploitation des premiers de corvées avec ou sans papiers, les soutier.e.s du milieu hospitalier, etc. Pour que le concept un peu trop théorique « d’intersectionnalité » prenne enfin corps collectivement et l’immunise contre tout repli sectaire.

POST-SCRIPTUM 1 :  Ces quelques affichettes conçues et collées par mes soins font suite à pas mal d’autres qu’on retrouvera ici. Pour mémoire, précisons que la première adresse aux «policiers»  est inspirée de la couverture du journal Action de janvier 1969, ci-dessous.


POST-SCRIPTUM 2 : Même si je ne suis pas dans les catégories rituelles de la discrimination policière, quelques souvenirs en vrac de propos énoncés à mon égard par des agents en uniforme (ou en civils avec ou sans brassard). En 1977, après mon interpellation devant le centre Beaubourg où je protestais sous ma tignasse blonde contre l’extradition de Klaus Croissant : « P’tit con, va te faire couper les cheveux! » ; en 1992, lors d’un tournage en plein Barbès avec des étudiant.e.s en cinéma de la fac de Saint-Denis, un commissaire nous intimant d’arrêter de filmer sur le toit ouvrant d’une bagnole et concluant son injonction par ces mots : «De la viande froide, j’en ai emballé pour moins que ça !» ; en 1994, après avoir troublé une cérémonie en hommage au groupe Manouchian devant l’Hôtel de Ville au cri de « Oui, Manouchian était un sans papiers ! » : une bousculade, mes lunettes qui tombent par terre, un CRS qui les écrase sciemment d’un coup de talon en commentant « p’tit pd d’intello, va ! » ; en 1996, après le meurtre « à bout touchant » de Makomé dans un commissariat du dix-huitième arrondissement suivi d’une émeute devant le mairie : un pierre renvoyé en pleine face par des flics en civil et quelques « enculés ! » à mon encontre ; 2003, étant le témoin solidaire d’un blocus lycéen devant un établissement du quartier Latin, cette réplique « Retourne à Pyongyang, connard !» de la part d’un gradé dirigeant l’évacuation ; en 2004, après un contrôle routier positif de 0,5 gr d’alcool dans le sang sur mon scooter, mon menottage à un banc dans le hall du commissariat sous les Invalides, puis ma chute après somnolence et saignement de nez ainsi commentés : « Ben alors, on joue à la bavure ! » ; en 2008, lors d’une manifestation de sans papiers faisant halte devant le commissariat central de Montreuil, avant d’être brutalement réprimée par des membres de la BAC, me voilà visé par un lanceur de balles dite « de défense » alors que je prenais en photo un colosse en train de briser le coude à coup de tonfa d’une jeune femme à terre tout en lui balançant « Retourne faire la vaisselle, salope ! » ; en 2010, devant le lycée Jean Jaurès où était scolarisée ma fille, tandis qu’un policier venait de cibler avec son flashball un gréviste de 16 ans, Geoffrey, gravement blessé sous l’œil, et alors que j’interpelais le tireur en tant que parent d’élèves, le canon de son arme approché à quelques centimètres sous mon menton par le même flashballeur éructant «Vous aviez qu’à les garder chez vous, vos chiards ! » ; sans oublier les innombrables excès de langage racistes ou sexistes lors de contrôles au faciès dans le métro ou sur un trottoir auxquels j’ai pu assister depuis trente ans, un autre souvenir datant d’un samedi de mobilisation des Gilets Jaunes, me retrouvant dans le dos d’une ligne de robocops ayant surgi en plein cortège : « Allez bosser, bandes de faignants ! », tout en se barrant un œil de la paume de la main en guise de menace d’éborgnement. Et encore, très récemment, lors du confinement à Montreuil, le 1er mai dernier très exactement, alors que la Brigade de Solidarité Populaire distribuait pains et légumes sur la place du Marché et que, venu soutenir cette action à la fois concrète et symbolique, je m’étais trouvé pris à parti par un motard de la BRAV descendu de son gros cube, qui, sans masque ni respect des distances élémentaires, me pointait son doigt ganté dans l’abdomen (peu musclé il est vrai), cherchant à me faire déraper verbalement, puis voyant que je reculais de plusieurs mètres pour échapper à sa pression m’a moqué d’une air goguenard : « Regardez-le, c’est qu’un lâche ! »

POST-SCRIPTUM 3 : Je serais malhonnête si je ne signalais pas quelques contre-exemples à propos de la maréchaussée, certains « justes » ayant contrevenu aux consignes ou désobéi en conscience, comme ce flic du centre de Paris, ayant fraternisé au comptoir d’un bar kabyle avec un maçon algérien sans papiers, avait pris l’habitude de lui signaler par sms les lieux et heures de contrôles massifs dans le métro, ou aussi, cet OPJ de Montreuil qui, ayant délibérément laissé repartir sans lui chercher noise un sans papier s’étant interposé lors d’un cambriolage chez moi, m’avait confié mezzo voce : « Ceux-là, ils se la jouent grave, c’est insupportable » en parlant de ses collègues de la BAC. Ultime souvenir qui est ressorti des limbes : au début des années 2000, un 1er mai, où Jean-Marie Le Pen s’apprêtait à prendre la parole devant ses ouailles, j’avais assisté, comme observateur prudemment à l’écart, au renversement de l’étal d’un vendeur de saucisses au teint mat par une bande de skinheads, laissant sur le pavé une mare de ketchup qui faisaient glousser ces crânes rasés et lyncheurs en puissance. Faute de pouvoir intervenir, j’avais trouvé quelque réconfort dans le regard outré d’un agent de la circulation, non loin de là. Après m’être rapproché de lui, je l’avait encouragé à intervenir. Et lui, haussant tristement les épaules m’avait glissé à l’oreille : «C’est une honte de voir ça, mais je suis tout seul, je peux rien y faire».

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22 mai 2020
[Pseudo-Dico, idiot & logique –
Extraits d’un abécédaire en cours.]

Parmi d’autres chantiers textuels, il y a ce petit opuscule : Pseudo-Dico, idiot & logique, qui s’épaissit au fur à mesure, sans régularité ni but précis, juste me sortir de la tête cette manie précoce : mettre chaque mot en porte-à-faux, le faire dévier de sa définition routinière pour le trahir au pied de la lettre ou l’exposer à ses dépens cul par-dessus tête.

Dans sa «pseudo-intro», j’ai essayé de revenir sur le «Comment du pourquoi » de ce projet qui hésite entre le goût du fautif et la faute de goût.

« […] Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
Mon principe de base: mettre en relief des hiatus poétiques. J’ai dû croiser cette drôle d’intuition entre 15 et 16 ans, à force de dévorer du Nietzsche en n’y comprenant qu’une ligne sur trois, puis en laissant décanter ma lecture d’alors. Et j’y suis encore fidèle, à ma façon bâtarde. Une fois détrôné le surmoi littéraire, tout redevient permis: métaphores bancales, alexandrins boiteux, citation détournée, faux amis volontaires, coq-à-l’âne ou amalgame abusifs. Ça passe ou ça lasse, peu importe.
Bien sûr,  j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»

On pourra feuilleter le glossaire entier, c’est ici même.
Sinon, pour se faire une vague idée de ces words in regress,
un bref aperçu de leur définition alternative ci-dessous.

APOCALYPSE : franglish., happy end for happy few.

BANQUEROUTE : ce qu’il en coûte à spéculer sur la croissance

éternelle (voir Pari stupide & Crise d’obsolescence).

COACH : happy-culteur (voir Rush & ruche).

DYSTOUPIE : ce qui ne tourne pas rond chez soi.

ÉDITEUR : agent de texture (voir Additif & Excipient).

FRENCH KISS : anatomiq., bi-langue.

GASTRONOMIE : astronomie viscérale (voir Voie Lactée & Intestins
Graal).

HOLD-UP : franglish, retour à la caisse départ.

IMPUISSANCE MASCULINE : bas-latin, coïto ego scum.

JUDAS : ni saint ni sauf.

KAMA SUTRA : littérature à massages.

LIVREUR À DOMICILE : porteur saint du consumérisme pathologique.

MANNEQUIN.E : porte-manteau à visage humain.

NÉO-COLONIALISME : de pire Empire.

OUBLIER : perdre date.

PERSONNE : qui est présentement vivant (ou en son absence même).

QUARANTAINE : psycho. maritime, sas d’isolement sanitaire avant la cinquantaine.

RÉGRESSION INFANTILE : conte à rebours.

S.O. : acronyme, selon le contexte, Service d’Ordre ou Sans Opinion.

THRAPIE COGNITIVO-COMPORTEMENTALE : canalysation du
flux de conscience.

VEGAN : espèce d’anti-spéciste.

W.-C. : fosse d’aisance où dévider en toute discrétion son Witæ
Curriculum.

ZEUGMA : esprit de synthèse, de famille, d’escalier et d’autres circonstances dépareillées.

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12 mai 2020
Images arrêtées & idées fixes —
Photomanies, deuxième série [3].

Il y a quatre ans et demi, Fabienne Pavia publiait au Bec en l’air un recueil des mes lubies photomaniaques selon un principe élémentaire : mettre en regard, selon des affinités perceptives, deux images, en laissant jouer ces correspondances, sans blabla parasite. Via l’ascèse verbale de ces accouplements élémentaire, il s’agissait de me fier à la libre association des idées fixes ou des assonances, visuelles, mais en faisant cette fois l’économie d’une quelconque paraphrase hors champ. Laisser ces natures mortes s’impliciter, même si ce verbe pronominal, d’après le dico, n’a pas l’air d’exister.
Une fois le bouquin sorti en librairie, j’ai provisoirement cessé de chasser le moindre détail papillonnant aux alentours, d’en épingler les cadavres exquis, bref de prendre quoi que ce soit en photo. L’envie retrouvée de laisser filer le réel, sans vouloir aussitôt en capter le mystère au vol, même si une autre lubie — la collecte des graffiti textuels —, m’obligeait encore à garder des traces, via mon téléphone portable cette fois. Et dans les marges de cette traque épisodique, entre deux inscriptions murales, m’est revenu le goût du déclic urbain. Sauf qu’entre-temps, je me suis essayé à un autre format, aussi carré qu’un coup de dés hasardeux, pour échapper à l’éternel dilemme du smartphone, saisir l’horizon en grande largeur ou en étroite hauteur. Et voilà que cette révolution géométrique – une fenêtre sur le monde aux quatre côtés égaux –, a changé la donne et renouvelé le désir d’en agencer, sans commentaire, quelques bribes.
D’où le petit panorama, ci-dessous, de mes visions un peu louches, triées et réagencées durant le laps contemplatif de ces deux derniers mois.

Pour jeter un coup d’œil sur la maquette provisoire du deuxième volume de Photomanies, cliquez ici même.

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28 avril 2020

Il n’y aura pas d’après viable
si ce monde reste irrespirable…

Contre l’union sacrée mortifère,
reprenons la parole en plein air.

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À la fin des années 70, selon l’adage « En mai, fais ce qu’il te spray », le graffitiste bruxellois Roger Avau avait un aphorisme fétiche qu’il bombait au hasard de ses flâneries : Arrêtez le monde, je veux descendre… L’ayant sans doute vu en photo dans un fanzine, je l’avais recopié mot pour mot au-dessus de mon lit, en écoutant l’album Alertez les bébés d’Higelin. La devise allait bientôt faire des petits dans ma tête, en la rapprochant de celle du film L’An O1 : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste». Et nous y voilà, à l’arrêt, sauf que là c’est malgré nous, via un virus qui nous confine à l’absurde, nous télé-travaille de l’intérieur, renforce les ségrégations urbanistiques, les inégalités de sur-vie. De quoi vacciner la population, se réjouissent nos experts en « distanciation sociale », cette maladie servira d’antidote contre tout esprit de démobilisation générale, de « grève des gestes inutiles » comme disait l’anarchiste Libertad durant le Belle Époque, sinon d’un farniente à temps choisi, décidé d’un commun accord anti-productiviste pour mieux se répartir les tâches entre bonnes volontés coopératives, sans carottes ni bâtons, ni gâchis ni profit.

Pris en étau par le chantage ultra-binaire de nos gouvernants (de drauche & groite confondus) – stopper la pandémie vs relancer l’économie –, nous ne sommes plus confrontés qu’à des doubles injonctions culpabilisantes : ne plus sortir pour s’en sortir du côté des télé-employés et bosser en-deçà du minimum sanitaire quand on est au bas de l’échelle salariale, ou pire encore, pointer aux banques alimentaires bien qu’on soit déjà en déficit immunitaire chronique, etc. Tous les ministres et DRH qui depuis des décennies ont mis à sec les précaires pour renflouer les actionnaires, coupé les fonds de l’hôpital public pour préserver les fric des rentiers, mis en coupe réglée le droit du travail pour mieux fournir aux Big Uber Brothers une main d’œuvre corvéable au doigt et à l’œil, sous prétexte d’auto-entreprenariat, vont bientôt nous déconfiner au compte-goutte, une fois les mômes renvoyés à un simulacre de halte-garderie, et puis viendra le temps de rembourser la dette, et de courber l’échine sous la trique austéritaire. On connaît la musique – la «stratégie du choc» – : après les appels martiaux à la « guerre contre un ennemi invisible », d’autres métaphores officielles nous contraindront à remplir nos devoirs de citoyens pour « retrousser nos manches », « bosser plus dur en touchant moins » et arrêter de « vivre au-dessus de nos moyens », comme on l’a tant répété aux Grecs à bout de souffle déjà il y a une douzaine d’années.

D’où l’urgence à ne pas nous plier au séquençage propagandiste du pouvoir en place, à ouvrir des brèches dès maintenant dans leur scénario de reprise d’activité, à déserter les rengaines des médias dominants, à faire perdurer nos entraides informelles, nos réflexes critiques, nos refus d’un retour à la case départ, à renforcer nos solidarités envers tous les confinés d’office de l’ordre social qui vivent ce huis clos domestique depuis belle lurette, et ça en fait du monde, ces mis à l’écart qui ne mettent le nez dehors que pour bosser le plus souvent sous le seuil de pauvreté. Deux échéances s’offrent à nous aujourd’hui : populariser la «grève des loyers» qui a déjà pris de l’ampleur en Espagne, Italie ou au USA et ne pas manquer de faire entendre nos voix discordantes dans la rue (dûment masqués mais sans contact) le 1er mai prochain (puis les samedis suivants…), en rejoignant certaines initiatives de proximité. Bref, si l’on veut que toutes les victimes de l’hécatombe pandémique ne soient pas « morts pour rien », il faut conjurer nos chagrins et fatigues, se méfier des syndromes paralysants – entre sidération et résignation – et sans attendre conspirer ensemble à à empêcher les lendemains qui déchantent et remettre au jour certaines utopies concrètes, en se souvenant de cette phrase empruntée à Kierkegard par Gilles Deleuze en 1969 dans Logique du sens : « Du possible, du possible, sinon j’étouffe » et qui réaparaîtra sous sa plume et celle de Félix Guattari en 1984 dans « Mai 68 n’a pas eu lieu », tirant les conséquences du virage pragmatico-gestionnaire de la gauche de gouvernement dont nous n’avons toujours pas fini de payer les roses fanées.

En attendant, pour nous oxygéner les neurones et semer la discorde en plein, quelques bribes textuelles et visuelles glanés sur les murs ces temps derniers.

ICI
on crève
2020 SDF
Paris XI, près Gare de Lyon, craie sur trottoir, 14 février 20

les rêves ôtés créent des révoltés
Toulouse, écluse Saint-Michel, bombage, mi-février 20

ESTADO FEMINICIDA
Mexico, près du Palais présidentiel, bombage, mi-février 20

FOUFOUNE DANS TA BOUCHE
Lyon, Croix-Rousse, bombage, mi-février 20

NO SYSTEM
BUT ECOSYSTEM
Prague, bombage, 21 février 20

ADVIENNE QUE
POURAVE
Toulouse, 22 février 20

Your lips, my lips
APOCALYPSE
Alger, Said Hamedine, bombage, 24 février 20

Dans quel
Etat j’errrrre.
Nantes, craie, 24 février 20

LEGALIZE
FREEDOM
AGAIN
Islande, Reykjavik, 29 février 20

YOU ARE THE SOURCE AND
THE TARGET OF BIG DATA
Barcelone, pinceau, 3 mars 20

CULTIVONS L’ÉCART
Rennes, bombage, 5 mars 20

How’s God ?
She’s black
Berlin, Kreuzberg, pinceau, 8 mars 20

L’ENTRAIDE BORDEL !
[FACILE À DIRE !]

VIVONS HEUREUX
VIVONS CACHETS
Alger, El Biar, bombage, mi-mars 20

Tousse
ensemble

Déjà la crise de la Quarantaine
Rouen, bombage, mi-mars 20

GRÈVE DES LOYERS
CONTRE LA PRÉCARTIÉ
DU CONFINEMENT
Barcelone, bombage, 19 mars 20

– de pandémie
+ de pain de mie
Lyon, bombage, 22 mars 20

la roue à tournée
ou peut-être pas
Alger, Hydra, pinceau, 23 mars 20

NIQUE LES SURVIVALISTES
INDIVIDUALISTES
Paris XI, rue Victor Gelez, bombage, 26 mars 20

On va tous mûrir
Nantes, lettres végétales, 27 mars 20

Le monde
sera celui
que l’on
IMAGINE
Belgique, Mons, bombage, 27 mars 20

J’souris
a l’envers
Alger, Cheraga, bombage, 29 mars 20

+ d’amendes
distribués que
de masques !
Rezé, bombage, 31 mars 20

LANDLORDS
ARE
THE VIRUS
USA, Minneapolis, bombage, 31 mars 20

Et si on ne
reprenait jamais
le travail ?
Montreuil, bombage, 2 avril 20

Quand l’idiot montre le pangolin
Le sage regarde la déforestation
Loire-Atlantique, bombage, 2 avril 20

effondrement
en cours
veuillez
Patienter !
Paris X, 3 avril 20

HOMELESS
LIVES
MATTERS
San Francisco, bombage, 3 avril 20

Aujourd’hui
les gestes barrières
Demain
les gestes barricades

JE DANSE
LE MIASME
Nantes, bombage, 3 avril 20

METRO MAISON
BOULOT MAISON
DODO MAISON
?!
Marseille, craie, 6 avril 20

I can’t live in a living room
Athènes, bombage, 6 avril 20

Hier, j’ai bouffé un.e riche
[j’garde l’autre pour demain]
Montréal, bombage, 8 avril 20

Capitalism
was built
2 kill
Brooklyn, bombage, 9 avril 20

PANGOLIN
vs
CAPITALISME
Brest, bombage sur macadam, 11 avril 20

Comme mon boulot est en quarantaine
je ne payerai pas mon loyer !
Berlin, bombage, 11 avril 20

SOY FRÀGIL
Buenos Aires, Lavalle, bombage sur macadam, 11 avril 20

LES DRONES
DU TOTALITARISME
QUI S’ANNONCE…
Nantes, bombage, 11 avril 20

CLAUSTROFOBIC
EVASION
Turin, 11 avril 20

MAKE THE RICH PAY FOR COVID19
Autriche, Vienne, bombage, 12 avril 20

Rester à la maison
suppose qu’on a une maison
Athènes, bombage, 12 avril 20

pour les vacances
d’été
j’irais bien en bas
de chez moi
Paris XX, blanco, mi-avril 20

COVID 19…84 ***
Belfast, bombage, mi-avril 20

L’utopie est de
croire que tout
peut continuer ainsi
Rennes, bombage, mi-avril 19

Arrêtez de nous Pister
Dépistez Nous
Marseille, bombage, mi-avril 20

Cherche vélo
d’appartement
pour me rendre
à mon télétravail

LE POUVOIR DE VOUS PROTÈGE PAS
IL SE PROTÈGE
Lyon, Croix Rousse, mi-avril 20

LETS FIGHT THE VIRUS OF CONTROL
Berlin, bombage, mi-avril 20

J’ai pas le corona
j’ai la rage
Grenoble, 16 avril 20

LA PROPRETÉ, C’EST L’ALIÉNATION
Bagnolet, 19 avril 20

DISTANÇONS
NOUS D’UN MAÎTRE
Bastia, pinceau sur collège, 19 avril 20

Toux
va bien…
Paris XIX, Belleville, bombage, 20 avril 20

Viens, on pleure ensemble
Montpellier, 24 avril 20

MAKE OUTSIDE
LEGAL AGAIN
Toronto, bombage, 24 avril 20

Ni keufs
ni covid-19
Montreuil, rue Parmentier, bombage, 24 avril 20

LA FIN EST PROCHE
Rouen, bombage, 24 avril 20

EL UNICO SISTEMA
QUE QUEREMS FUERTO
ES EL IMMUNE
[le seul système
dont nous acceptons la force,
c’est l’immunitaire]
Barcelone, bombage, 25 avril 20

Pour décorer le quartier, à Montreuil, j’ai conçu quelques affichettes. Reste plus qu’à trouver un peu de colle à papier peint et une brosse ad hoc…

Parmi pas mal d’initiatives collectives dans le 93, ces deux-là qui filent la pèche :

Post-scriptum : Après la verbalisation générale par les motards de la BRAV et des CRS  (sans respect des gestes barrières ni d’un quelconque port de masque) des initiateurs d’un marché aux légume gratuit le 1er mai, à Croix-de-Chavaux, les services municipaux de Montreuil n’ont, à leur tour, pas chômé le dimanche 3 mai : tous les signes extérieurs de subversion murale ont été effacés. Du coup, ce lundi 4 mai au matin, un anonymal non-domestiqué en a remis une couche :

Re-post-scriptum : Suite à un nouveau ripolinage des agents de la Mairie qui, dixit l’une d’elle, ont le devoir de faire diparaître ces « violences verbales devant l’Hôtel des Impôts », un petit lutin dissensuel en a remis une couche au marqueur indélébile :

Re-re-post-scriptum : Le lendemain, les mêmes causes produisant les mêmes effets, un nouvel aphorisme a profité du nouveau carré des censeurs monochromatistes :

Re-re-re-post-scriptum : Suite sans fin des censeurs de l’hygiénisme urbain mis à nu par le déconfinement verbal :

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