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MON ACTE MANQUÉ PRÉFÉRÉ : «UN HOMME QUI DORT» DE GEORGES PEREC.

Il y a six mois, Stéphanie Khayat me proposait de participer à un ouvrage collectif La bibliothèque des écrivains – le livre qui a changé leur vie, projet dont les bénéfices seraient reversés à l’association «Bibliothèques Sans Frontières». Exercice d’affinité sélective très embarrassant, mais bon, tant qu’à choisir autant faire un sort au plus déroutant des voyage immobile, j’ai opté pour cet entêtant bouquin qui met aussitôt son lecteur en abyme, revisitant ses propres actes manqués entre le lignes, dont, au premier titre ce flux de conscience saisi par l’inquiétante torpeur de l’irréalité quotidienne.

Choisir parmi mes bouquins fétiches lequel aurait le plus compté ? Cruel dilemme, d’autant que ça ne cesse d’évoluer en cours d’existence. À vingt ans, aimanté par trop de découvertes, j’aurais eu bien du mal à n’en piocher qu’un seul ; dix ans plus tard, entre Céline et Genet, j’aurais tiré à pile ou face : Voyage au bout de la nuit ou Notre-Dame-des-Fleurs ; la décennie d’après, j’aurais encore eu du mal à trancher : Scène de la vie d’un faune d’Arno Schmidt ou La Pornographie de Witold Gombrowicz. Selon les âges de la vie, on ne cherche pas la même chose dans les livres, une chambre d’échos ou un ailleurs radical, un murmure ou un cri, un garde-fou ou un détonateur. Quant au titre qui m’accompagne aujourd’hui en sourdine… disons Un homme qui dort de Georges Perec, sachant qu’au sortir de l’adolescence sa prose hypnotique m’aurait peut-être laissé perplexe, trop exalté que j’étais pour goûter le nuancier de ce voyage intérieur.

Ce roman part d’une hypothèse simplissime, ruminée dans les vapeurs d’un demi-sommeil : un étudiant de 25 ans qui, ce matin-là, devait plancher sur l’épreuve écrite de son Certificat d’Études Supérieures de Sociologie Générale, cède à la tentation de rester au lit. L’enjeu du livre entier tient à cette anodine panne d’oreiller. Tout ce qui aura lieu par la suite découle de ce quasi non-événement. Comble d’ironie, l’intrigue fictionnelle est ici réduite à sa plus expression : un acte manqué. Partir de presque rien – l’infime grain de sable d’une torpeur passagère qui va faire dérailler le train-train quotidien –, et voir jusqu’où ce faux bond peut imprimer sa marque, faire bifurquer une destinée. Et plus le temps passe, plus cet infime incartade creuse un gouffre, maintenant que ses rares camarades se sont lassés de frapper à sa porte, en vain. Désormais, les ponts sont coupés ; reclus dans sa chambre de bonne, le voilà devenu observateur d’un monde extérieur dont il s’est absenté, et nous, lecteurs, face à l’œuvre au noir que produit son propre désœuvrement.

Et inutile d’espérer quelques commentaires d’un narrateur omniscient sur ce personnage en léthargie onirique. Perec se garde bien de justifier son attitude via des travers psycho-pathologiques. Sa déviance statique n’a pas de mobile vindicatif, pas d’imbroglio familial à démêler, pas de visée subversive à défendre. Ce jeune homme lambda est agi par une force d’inertie insurmontable. Ni révolté ni résigné, il a endossé la neutralité d’un pur témoin de l’infra-réalité alentour, à l’écoute les rumeurs de la ville, des bruits mitoyens, sans espérer une issue libératrice ou désespérer d’une captivité solitaire, même si son détachement existentiel s’attache aux plus infimes détails, son apparente insensibilité demeure aux aguets. Nous voilà voués à éprouver les effets vertigineux d’une faille spatio-temporelle.

Plus loin dans le livre, il finira par quitter son refuge parisien pour rendre visite à ses parents, puis de retour dans sa sous-pente passera ses journées à arpenter la ville en étranger radical, « sentinelle » ou « vigie » du puzzle urbain dont il n’est plus que la « pièce manquante ». Mais à force de m’échiner à décrire l’intrigue minimale d’Un homme qui dort, j’allais oublier l’essentiel : Perec a choisi de l’écrire au « tu », se défiant à la fois du « je » autoréflexif et du « il » objectivant. Via l’entre-deux de ce tutoiement, l’auteur s’adresse intimement à chaque lecteur autant qu’à ce personnage , à moins que ce dernier n’ait engagé en son sein un semblant de dialogue. Curieux procédé qui nous inclue dans un curieux jeu de miroir : s’identifier à un être en voie de désidentification. Et plus nous lui prêtons existence, plus il devient insaisissable, selon une inquiétante familiarité que chacun entretient avec la part d’inconnu en soi-même. Suivre une trajectoire individuelle qui estompe ses propres repères, efface ses certitudes, c’est accepter qu’au terme du voyage on partage un certain état de confusion, entre rêve éveillé et flou complet.

Mais revenons au tout début du livre, à son motif initial. Difficile de ne pas voir dans l’examen esquivé de cet étudiant en sociologie un écho à la mauvaise volonté chronique du fameux Bartleby de Melville, ce gratte-papier qui « préfèrerait ne pas », échappant ainsi à toutes les tâches de sa fonction et finissant d’ailleurs par transformer son bureau en chambre à coucher, sans qu’on puisse définir ce qui anime ses désistements à répétition ni son isolement progressif. Deux endormis qui à bas-bruit se soustraient à leur rôle institutionnel, mais sans tapage ni rapport de force, l’air de rien justement, en creux ; deux être aspirant à faire défaut, à n’avoir plus aucune des qualités requises par l’ordre social. Chez Bartleby, on a souvent valorisé un adepte de la « résistance passive », en faisant l’impasse sur l’issue tragique de la nouvelle de Melville. Chez son alter ego pérecquien, on pourrait aussi déceler une figure plus actuelle de la « désobéissance civile », un appel à sortir du cadre étroit de la normalité pour cultiver son jardin secret hors champ. Et cela de façon prémonitoire puisque le livre est paru en 1967, juste avant l’appel d’air de mai 68, et son aspiration à « jouir sans entraves ».

Reste que le « pas de côté » de ce jeune étudiant n’est pas celui d’un futur « enragé » – ni d’un disciple Gébé & Doillon qui, en 1973, proposait dans l’An 01 : «Et si on arrêtait tout… ?!». –, il ouvre un espèce d’espace mental nettement plus contrasté : entre libre association de sensations, nonchalance assumée, goût de l’errance nocturne d’une part et lassitude accumulée, souffrance latente, sentiment de vacuité d’autre part. Et c’est à cette croisée-là que ce roman a résonné sismiquement en moi, parce qu’il met au jour l’extrême ambivalence de toute confrontation à nos humaines servitudes, comme si chaque objection de conscience se doublait d’une certaine dose d’angoisse, et chaque tentative de rupture avec nos obligations routinières s’éprouvait au risque d’un trou noir mélancolique. Pas d’échappée belle sans sa part ombreuse, et réciproquement. La façon dont Perec aborde cette robinsonnade à l’écart des aliénations disciplinaires suit jusqu’à son terme les sinusoïdes de l’émancipation et de la dépression, sans happy-end bêtement résilient, mais selon un fil du rasoir fascinant entre des humeurs tantôt sereines tantôt défaillantes, d’une phrase à l’autre. Et ce tremblement-là, je l’ai encore sur les lèvres en y repensant. S’y ajoutent les plans documentaires du film éponyme que Georges Perec et Bernard Queysanne ont réalisé presque clandestinement six ans après la sortie du livre, avec l’entièreté du texte psalmodié en voix-off par Ludmilla Mickaël. Une autre façon de se laisser ensorceler par le clair-obscur de ce rêve éveillé.

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VŒUX À VOLONTÉ !

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TOUT BAIGNE, LA MER MONTE

Une revue belge m’avait demandé en septembre dernier un texte en rapport avec mon dernier bouquin : Il était une fois sur cent – Rêveries fragmentaires sur l’emprise statistiques (ed. Zones / La Découverte). J’ai pondu ça, au diapason des injonctions contradictoires qui nous empêchent de distinguer la part d’utopie encore palpable pouvant résister aux pulsions de mort ambiantes.

En 1847, un certain Karl M., constatait que la « bourgeoisie [avait] noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ». On se tromperait en croyant que le philosophe d’outre-Rhin le déplorait, oh que non, il s’extasiait plutôt devant la capacité de cette classe sociale émergente à balayer les valeurs anciennes, à faire table rase, place nette, grâce au caractère « révolutionnaire » de sa logique comptable, adieu le vieux monde antique puis féodal, et bon débarras, tout en prédisant la culbute suivante, celle qui verrait la bourgeoisie, focalisée sur ses bilans excédentaires et ses marges de profit, à son tour balayée, réduite au néant de ses plus-values financières, mise à nu par sédition de ses forces productives mêmes, ce prolétariat qui, en faisant tourner la roue du progrès d’un tour de cadran supplémentaire, reprendrait les rênes du pouvoir, exproprierait ses exploiteurs et parachèverait ainsi l’Histoire en un dernier cycle : le communisme primitif in fine rétabli sur des bases harmoniques : « de chacun selon ses besoins à chacun selon ses moyens ».

M’en est resté une certaine admiration pour les métaphores économico-poétiques de Karl M. – « les eaux glacés du calcul égoïstes », on dirait du Lautréamont avant l’heure –, mais aussi le sentiment que son matérialisme visionnaire, confiant dans l’éternel retour de bâton de la justice sociale, tenait de la clairvoyance d’une « vieille taupe » justement, aveuglément certaine d’avoir une pré-science dialectique, toujours un coup d’avance, alors que plus d’un siècle et demi plus tard, c’est mort et fossoyé six pieds sous terre, son programme d’émancipation du commun des mortels, son utopie terminale du côté de jardin d’Éden, avec l’abondance en partage équitable, pas de retour à la case départ biblique, la douche froide des « calculs égoïstes » n’a pas été tarie à la source, ni le bébête capitalisme jeté avec les « eaux glacées » du bain. Pire encore, un autre compte à rebours a commencé, celui de l’extraction/destruction des matières premières, celui de la prédation/éradication du vivant, celui du surdéveloppement court-termiste des uns et de la survivance au rabais des autres, celui de la sécession climatisée des trans-humains et de la ségrégation bunkerisée des moins que rien, avec de rares super-egos défiscalisés offshore et tant d’alter-zéros jetés par-dessus bord, avec la surexploitation à temps partiel de la main d’œuvre féminine et le leurre d’une parité fondée sur le seul quota réservé à quelques «femmes puissantes», un vrai nightmare in regress, on dirait bien qu’il est minuit moins une en ce XXIe siècle, et puisque ce grand désordre mondial a un nom en italien – un casino –, faites vos jeux, impair trépasse et manque.

Mais attention à la collapse-attitude, les prêchi-prêcheurs de catastrophes appartiennent à une autre tendance du messianisme. Ils adorent scier la branche sur laquelle ils sont assis, en imitant le croassement des oiseaux de malheur, non sans s’être acheté des tenues léopard et des lames crantées pour creuser leurs abris de survivalistes, à moins qu’une planche à clous suffisent à ces frugaux fakirs post-apocalyptiques. Chacun pour soi et rien pour tous, puisqu’après eux, le déluge viendra remettre à flot l’Arche de Noé où celles et ceux de leurs espèces, d’un égoïsme à toute épreuve, waterproof quoi, prépareront la prochaine étape de l’humanité débarrassée du plus grand nombre, mais augmentée de leur QI de survivors psychiques. Sans négliger qu’à côté de ces zombies-là, abondent d’autres geeks prévoyants, certains d’éviter les funestes augures de notre suicide collectif par quelques grands bonds en avant technologiques. À leurs yeux, il y a toujours moyen de convaincre les pollueurs de maximiser leur profit en dépolluant, de produire plus pour recycler mieux, de monnayer des ersatz de poche d’oxygénation une fois privatisé l’air qu’on respire, et ainsi de suite selon les nouvelles frontières du l’ingénierie commerciale. Chaque vice de forme a son boulon de rechange, chaque désastre son antidote machinique, chaque raréfaction vitale son supplément d’âme immatériel, pas de panique le génie humain pourvoira à son obsolescence d’une manière qui ne se peut encore concevoir, ce n’est qu’un effet-retard à l’allumage, l’avenir saura toujours rattraper les erreurs du passif qui, aux mauvais jours d’aujourd’hui, nous crève les yeux avec les aiguilles d’une montre hors d’usage, nous empêche d’y croire, avant que de nouvelles lunettes à infra-rouge permettent aux 1 ou 2% de happy few défiscalisés d’échapper à l’obscure zone de transit du reste de l’humanité.

Heureusement qu’il y a un au-delà cognitif pour nous sauver de l’ici-bas planétaire, halte au déclinisme des loosers sous assistanat palliatif, chaque échec nous inviter à checker plus loin que le bout de notre nez. Alors en attendant, procrastinons tranquille, remettons aux lendemains enchanteurs les solutions qui manquaient la veille. Pas de panique grégaire, les lois de la gravitation économique finiront bien par tout remettre d’aplomb, la libre concurrence des pertes sèches et des flux profitables retrouvera son point d’équilibre. Cessons donc de raviver de vieux débats collatéraux à propos du productivisme, les rétrogrades et autres décroissants ont beau nous promettre la lune, juste en levant le pied de l’accélérateur, sans la main invisible du marché, le ciel nous serait déjà tombé sur la tête, et tout un chacun s’en mordrait les doigts. Le post-capitalisme n’est pas un canard sans tête avançant vers l’abyme, bien plutôt une voiture hybride sans conducteur ni erreurs trop humaines.

Et s’il faut bien « numéroter nos abattis », selon une vieille sagesse populaire, prenons dors et déjà date statistiquement parlant. À la question aussi liminaire que récurrente, « Comment vas-tu ? », 78% des apostrophé(e)s répondent positivement en renvoyant la pareille à leur interlocuteur (17% se contentent de faire la moue et 5% à peine en profiter pour s’épancher négativement), même si après mûre réflexion, selon un panel identique, 84% finissent par confier qu’ils ou elles répriment parfois leurs émotions pour ne pas déchoir publiquement et paraître heureux. Comment dépasser l’apparente contradiction de nos ressentis existentiels ? En usant peut-être de cette synthèse idiomatique : « Tout baigne, la mer monte ». D’autant que d’après d’autres données chiffrées, si l’on compte près de 14 % des gens vivant sous le seuil de pauvreté avouent être « sans amis » – et n’avoir eu que deux ou trois conversations personnelles au cours de l’année écoulée –, il n’en reste pas moins que 65 % de ces asociaux-malgré-eux pensent qu’on n’est jamais assez méfiant vis-à-vis du voisinage. Oui comment sonder l’écart-atypique de cette solitude subi ou choisi ? Pire encore, sachant que 73% de attouchements sexuels endurées par les femmes de tous âges ont lieu dans leur entourage familial, pourquoi faut-il que, malgré l’évidence du tropisme semi-incestueux, dans la quasi totalité des films les abusées le soient par des serial-violeurs surgis de nulle part ? La peur sans doute d’examiner de trop près certaines inquiétantes familiarités, comme disait Sigmund F.

À force d’interroger les rapports humains et leur écosystème, on se retrouve vite sens dessus dessous. On se souvient qu’à la fin des années 60, le plus déroutant des cinéastes italiens, le bienheureux mélancolique Pier Paolo P., avait mis en regard la « disparition des lucioles » dans la banlieue romaine et l’avènement du « néofascisme consumériste », faisant ainsi coïncider l’extinction récente de ces coléoptères lumineux avec les mirages aliénants du lèche-vitrine mondialisé, au moyen d’une mauvaise foi poétique au raccourci empreint d’extra-lucidité. Alors je sais bien qu’en ces matières comparaison n’est pas raison, mais n’en déplaise aux lois de l’apesanteur économétrique, quitte à amalgamer des carpes farcies en abscisse et des peaux de lapins en ordonnées, je soutiens mordicus qu’on peut corréler, graphique à l’appui, l’inexorable fonte de la croute glaciaire et l’irrésistible hausse des profits spéculatifs. D’ailleurs, cette drôle d’alternative buissonnière, je ne suis pas le seul à l’avoir recopié sur les murs : « moins de banquiers ! plus de banquise !  »

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Les «Indiens métropolitains» selon Marco Ferreri

Regards obliques d’un ciné(a)mateur [1]

Au début de l’été 1973, fort du scandale obtenu par La Grande Bouffe (premier succès public avec 3 millions d’entrées en France après déjà 17 longs-métrages à son actif), Marco Ferreri décide de « ruiner » son producteur J-P. Rassam dans un film à très gros budget, Touche pas à la femme blanche, un western tourné en plein chantier des Halles avec un casting franco-italien à rallonge : Mastroianni, Piccoli, Noiret, Deneuve, Reggiani, Tognazzi, Cuny et… Darry Cowl.

Suite au déménagement des grossistes du « ventre de Paris » à Rungis en 1969, les anciennes Halles étaient devenu un lieu d’agitation associative, contre-culturelle et festive, jouxtant un quartier encore très populaire où noctambules encanaillés, prostituées, blousons noirs et hippies se côtoyaient dangereusement. Ariane Mnouchkine ou Luca Ranconni y avaient performé leur théâtre en mouvement, un concert de Sun Ra s’y était terminé en bataille rangée avec la police, des immeubles vétustes abritaient de jeunes insolvables, des galeries d’art contestataire fleurissaient ici et là. Bref, sous impulsion pompidolienne, il fut décidé de faire table rase de ce nouvel épicentre de la chienlit soixante-huitarde pendant l’été 1971, en défonçant au bulldozer la plupart des pavillons Baltards et en creusant assez profond pour l’arrivée du futur RER. Dans la foulée de ces travaux, l’expropriation des pauvres, la spéculation immobilière et vagues de protestation battaient leur plein.

C’est ce terrain vague aux proportions lunaires que Ferreri a élu pour rejouer, à un siècle de distance, la défaite du 7e régiment de cavalerie face à une coalition de Sioux et de Cheyennes conduite par l’irréductible Sitting Bull. Sachant que si cette fameuse bataille constitua aussi pour les vainqueurs un baroud d’honneur sans lendemain, une sorte d’incandescent printemps (1876) suivi d’années de plomb, renforçant le cantonnement de ce peuple natif dans des « réserves ». Comme toujours chez Ferreri, son dispositif de départ procède d’une intuition subversive grossièrement décalée, hors de proportion, et ici d’un anachronisme délibéré (chaque champ et contre-champ donnant à voir le simulacre d’un grand Canyon surplombé par des immeubles haussmanniens aux façades noircies par la pollution).

Mais pourquoi s’obstiner à détourner un genre cinématographique alors en crise (la veine du western dit spaghetti commençant à se tarir et l’année 1970 ayant épuisé la réhabilitation des Indiens avec Un homme nommé cheval, Le soldat bleu, L’indien et surtout Little Big Man où Arthur Penn a subverti les poncifs racistes des films de cow-boy en métissant le destin d’un « visage pâle » rescapé de Little Big Horn, magnifiant en lui la figure hybride d’un sang-mêlé existentiel.

Dans un récent essai sur le cinéaste, Gabriela Trujillo privilégiait un piste intéressante. Touche pas à la femme blanche, influencé par certaines œuvres de Glauber Rocha, serait aussi « comme la réponse, avec plus d’humour, au Godard de Vent d’est » – film réalisé en Italie au printemps 1969, mettant en abyme le tournage d’un simili-western (des « peaux-rouges » captifs de soldats nordistes), avec en son-off divers énoncés « gauchistes » (d’un léninisme assez lénifiants).

Sa lointaine participation à ce film collectif d’agit-prop lui avait, semble-t-il servi de leçon. Le charabia doctrinaire du cinéma s’affichant politique étant à ses yeux sans issue, il lui fallait inventer des dispositifs faisant imploser de l’intérieur les assises de l’ordre établi, s’attaquer à ses valeurs morales et en l’occurrence ici ses représentations iconiques made in USA. Pour justifier le projet de Touche pas à la femme blanche, Ferreri s’en prend à « l’énorme piège du western [qui] exprime de manière simple et élémentaire les concepts de Dieu-Patrie-Famille. Et moi je reprends ces concepts et je les fais éclater de rire. » Dès lors, comment ne pas déceler dans ce film visionnaire, ainsi que le fait Gabriela Trujillo, une sorte de happening géant anticipant sur « la combativité loufoque et joyeuse » de certains groupes autonomes transalpins, au printemps 1977, qui avait graffité sur le fronton monumental de l’Université romaine de la Sapienza ce slogan : « L’imagination détruira le pouvoir dans un immense éclat de rire », moquant les impensés avant-gardistes et la secrète pulsion autoritaire du slogan du mai-68 : « L’imagination au pouvoir ».

« Mais ce sont des Indiens qui rentrent dans la ville, mais ce n’est pas prévu ça, Dehors !, dehors ! », s’écrie alias le général , alias Philippe Noiret, à la toute fin de Touche pas à la femme blanche, scrutant à la jumelle, du haut de ses appartements dans la Bourse du commerce, les cadavres des soldats du régiment de Custer et apercevant au loin une multitude vagabonde de figurants grimés en « peaux-rouges ». À revoir cet épilogue, en forme d’éloge des marginalités sociales, où l’on devine pas mal d’enfants d’immigrés, de zonards des alentours et d’étudiants en rupture de ban, on en vient même à se demander si, au hasard des association d’idées, ce film n’a pas servi de déclic pour la mouvance des « mao-dadaïstes » et autres anarcho-deleuziens de la fac de Lettres du quartier San Lorenzo à Rome, les conduisant à s’auto-baptiser « indiani metropolitani », jouant quelques années plus tard sur la même faille spatio-temporelle que Ferreri, revendiquant le même ensauvagement volontaire à rebours du « compromis historique » prôné par la gauche institutionnelle.

Autre piste, plus rétrospective que prophétique : l’anti-reconstitution historique assumé par ce film – amalgamant artificieusement des figures issues de la fin du XIXe siècle avec l’actualité la plus chaude de l’Empire états-unien (guerre au Vietnam sous la présidence Nixon) – pour produire une conflagration des points de vue. Ainsi Buffalo Bill – qui, s’il n’a pas participé à cette bataille, a bien enrôlé son héros déchu, Sitting Bull, dans la première tournée américaine du Wild West Show– en devient le commentateur omniprésent. Et tout se passe comme si son cirque ambulant – moteur et sa relecture propagandiste de la conquête de l’Ouest vouant les Indiens à une sorte de zoo humain folklorique – s’interposait entre nous et la réalité et intronisait la naissance même d’un média parasitaire. Sous les traits d’un Michel Piccoli débridé, ce monsieur loyal transforme séquence après séquence chaque événement en spectacle factice. Et, tant qu’à livrer la « publicité à sa propre honte », selon un adage situationniste, Ferreri démultiplie ce rôle de faussaire informationnel en lui accolant toutes sortes d’avatars dernier cri : un anthropologue aux t-shirts vantant le FBI, un photo-reporter (joué par le réalisateur himself), un représentant des affaires indiennes et des observateurs missionnés par le gouvernement, dont certains survolant le champ de bataille en Montgolfière. La fabrique du grand récit historique est ainsi mise à nu, illusoire de bout en bout, saturé de relais déformants et d’éditorialistes à œillères, tous faisant écran pour couvrir, aux deux sens du terme, les événements et préparer son show en trompe l’œil.

Revenons au Buffalo Bill originel, ce bonimenteur de foire dont le mythe finira d’être déconstruit par Robert Altman dans Buffalo Bill and the Indians, or Sitting Bull’s History Lesson en 1976.

On connaît mieux les détails de sa saga itinérante grâce au livre d’Éric Vuillard Tristesse de la terre, mais sans être certain qu’à l’époque du tournage Ferreri avait pris la mesure de l’énorme retentissement de ses tournées européennes : la première en 1887 puis celle d’adieu en1905. Il suffit de se reporter à la série de cartes postales qui furent alors largement diffusées pour mesurer combien cette campagne promotionnelle avait marqué les esprits. On y voit soudain apparaître, comme en un mirage rétinien, des défiléq d’Indiens en costume de parade cavalcadant dans les artères du Paris de la Belle Époque, préfigurant soudain le choc spatio-temporel de Touche pas à la femme blanche. Comme si cet effet d’irréalité avait déjà eu lieu, et que Ferreri n’avait fait que reproduire cet exotique théâtre d’illusions propagandistes à ses dépens.

L’hypothèse n’aurait aucune importance – Ferreri a-t-il eu connaissance de ces visuels ou non ? –, si elle n’ouvrait une autre perspective, d’ordre langagière. On a effet quelques raisons de penser que c’est, peu après ces défilés d’Indiens dans la Capitale, que l’emploi du mot « apache » – désignant les bandes de jeunes désœuvrés écumant de nuit les quartiers de Belleville ou de Ménilmontant – a fait florès dans la grand presse. Pour mettre en scène la sauvagerie supposée de ces rebuts « anti-sociaux » des faubourgs, cette appellation empruntait donc un imaginaire du Far West. Et c’est en réactualisant cette même analogie, consciemment ou non, que Ferreri a trouvé sa façon d’incarner, loin des phraséologies faisandés du PCI ou des mots d’ordre figés dans leur moule de Lotta Continua, l’imaginaire conflictuel des seventies, son terrain d’aventures urbaines.

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29 septembre 2021
[Dernier avis avant saisie —
essai d’expiration poétique.]

La scission crée l’entameLa scission crée l’entameLa-un-sci-deux-sion-trois-crée-quatre-lent-cinq-ame-six
Voilà six pieds, une moitié d’alexandrin, c’est déjà pas mal, un petit hexamètre pour se mettre en jambe, bien assis devant l’ordi, en attendant l’inspiration pour le deuxième, à la ligne, j’enchaîne :
La friction crée la flamme.
Six pieds pareil, deux bribes rimées, ça démarre fort, un petit troisième dans la foulée :
La diction fraie sa trame.
Tercet parfait, je laisse reposer, non il manque un dernier truc, je sens que ça vient :
L’histrion fait des gammes
Bien bossé, quatrain complet, la chute juste assez déceptive, comme il faut. Et si j’allais voir mes mails ?! Rien à signaler, bizarre, ah si si dans les indésirables, Kenny Love & Lori Daniels me conseillent de boire une mixture deux fois par jour pour en finir avec la surcharge pondérale, et puis Joan & Nancy me proposent de regarder une vidéo où il est question de Chinois du sexe masculin qui ont une intimité active et vigoureuse, tandis que Christopher Kelly affirme qu’une seule giclée chaque matin me permettrait de retrouver l’entièreté de mes anciens cheveux en une semaine, suivi d’un message de Kathryn Stewart qui s’interroge sur le fait qu’à cinquante ans passés je ne jouis pas au coucher comme au réveil d’une rigidité érectile à la hauteur de mes ambi… Zombie quoi ? Tiens, ça me donne une idée :
L’ambition sait la panne
Vite je note, et puis Rodey Howell met à ma disposition un simulateur de vol aérien au réalisme révolutionnaire, et là encore six pieds au passage :
L’aviation distrait l’âme
Bof, pas fameux celui-là, June Banks aussi s’intéresse à mon souci de rigidité matinale, secondée par Stormy Daniels m’indiquant le lien d’un clip aux vertus ithyphalliques approuvées par… En un seul vers solitaire, ça donne :
Les visions traient l’organe
Mouais, lourdingue, à trier plus tard, et puis Rafael Mump me vante un autre breuvage censé m’amincir avec des résultats instantanés, à moins selon Scott Crank qu’un anneau stomacal y pourvoit, et moi six pieds d’avance…
L’occlusion miam miam miam.
Non, même pour s’amuser, trop de muses à la fois, plus d’inspiration, quoique si, c’est reparti:
L’émotion nait du spam
Ça dit le contraire de ce que je voulais dire, mais ça pète bien à l’oreille, on garde. Message suivant, un expéditeur non identifié me convie à regarder une vidéo dévoilant sept astuces pour booster mon cerveau – soit dans le détail : améliorer mon focus, avoir des pensées cristallines, éclairer ma lanterne décisionnelle, retenir d’inédites complexités informationnelles telle une éponge, amplifier les synergies des mes calculs mentaux ainsi qu’étalonner mon humeur au beau fixe –, tout un programme azuréen dont j’avais mal mesuré l’ampleur auparavant, et puis Martin Martinez soutient que Bill Gates a approuvé cette méthode permettant d’augmenter mon QI de 15 point en un week-end, ainsi qu’à rendre réversible mon futur Alzheimer, tout en précisant qu’il ne s’agit nullement d’une quelconque drogue.
L’addiction c’est l’infâme
Peut-être, mais j’en reveux bien une dose quand même. Un autre expéditeur, sous couvert d’anonymat, louange une pilule dont useraient des billionnaires pour déverrouiller le potentiel moyen de leur cervelle.
Ô poison ad vitam
mais avec aeternam, c’est trois pieds trop long. Et puis Margaret Simmons, soucieuse que je rentre dans mes vieux  pantalons, propose une dissolution fruité pour me faire perdre trois livres par jour, pas des bouquins, un kilo 360 grammes si je clique sur le lien ci-dessous. Ci-dessous quoi, six pieds sous terre. Et puis quoi encore ? Laura Collins m’informe de l’existence d’une solution réelle pour endiguer ma calvitie galopante, mais Terry Wood s’engage plutôt à soigner mon mal-de-dos en moins d’une heure, neuropathie dont je souffre sans doute à mon insu, en s’inspirant des secrets d’une star hollywoodienne qui a frôlé la mort par accident. Ça m’inspire rien du tout, moi. Et puis John Edward, lui, prétend me faire souscrire à l’achat d’une nouvelle gamme de lunettes de soleil, sans effets miraculeux particuliers. J’ai beau chercher un truc avec réclame ou bis repetitam, ça marche pas, tant pis, inspiration/expiration. Nathalie Mogensen me loue quand même ses services pour obtenir le meilleur taux immobilier à 0,05% près par prêt, et puis Mrs Grace Fox m’informe que j’ai été sélectionné parmi 250 mille adresses mail pour être sur la short-list des gagnant éventuels d’une voiture de marque BMW, au prix avoisinant les 500 mille dollars.
Les deux pions font la dame
Aucun rapport, j’expire de pire en pire. Un contact non identifié propose de remodèliser en 3D ma salle de bain, et puis Julie me prévient que je suis attendu sur un site qui regorge de filles sensas, d’ailleurs Abondanza, Debora et Kathryn me font miroiter la même proposition, il suffit de cliquer sens dessus dessous pour choisir une girl fraiche et dispose dans un catalogue de…
L’illusion fait son charme
Six pieds de nez, simplissime, non j’ai mieux :
La fiction crée l’orgasme
Mais pareil, y’a arnaque sur la rime. Assez de voyeurisme en ligne. Et soudain GuyLaser m’annonce être en possession de mon mot de passe DARLADADA, merde c’est mon vrai mot de passe, comment il a su ?
L’exception mène au drame.
GuyLaser me relance illico à propos des deux options restantes : soit je lui paie l’équivalent de 520 dollars en bitcoin, soit il crypte l’ensemble des données textuelles de mon disque dur. Harcèlement textuel, demande de rançon, surtout ne pas répondre. Il me donne un délai de 24 heures, avant autodestruction de ma mémoire vive. Troisième salve, GuyLaser confirme que le compte à rebours commence à partir de tout de suite. Qui que quoi donc où suis-je quelque glose plutôt que rien ? Un dernier vers avant extinction de feu moi-même :
L’abjection tait l’arcane.
Et j’efface fissa tous les messages indésirables, dont ceux du mail-chanteur, change in extremis le code d’accès à ma cession personnelle, éteint l’ordi et débranche la box irradiante du Wifi. Merde, j’ai oublié d’imprimer mon poème avant, tant pis. En 24 heures chrono, plusieurs anges auront eu le temps de trépasser, et moi sous sevrage complet, hors champ, de conjurer l’ultimatum. Alors le lendemain soir, retour à la case cauchemar, je rallume l’ordi, puis la messagerie, Rien à Signaler, si, quelques intrus en file indienne : un contact me propose de consommer ma propre électricité en acceptant une aide étatique à l’installation solaire, le suivant à effectuer des tests alimentaires rémunérés, tandis qu’un membre de la famille Noreply, me signale qu’il me reste 2 jours pour jouir des mes points fidélité. Fausse alerte, ouf. Attention, un certain Yvor m’enjoint à consulter le hit parade des meilleurs drones avec caméras portatives. Gaffe, GuyLaser revient à la charge, dernier avertissement, j’aurais beau changer de mot de passe, il le devinera aussitôt à distance, alors si je ne lui paie pas son dû à hauteur de 880 dollars en bitcoin, tiens ça a doublé, tout va disparaître. Et inutile de joindre la police puisqu’il est hébergé off shore. En revanche, il m’enlèvera de sa liste noire dès réception du montant en crypto-monnaie. voilà que ça me reprend :
L’extorsion fake sa lame
Dans la foulée, Diana, soi-disant clairvoyante astrale, précise qu’elle a d’heureux secrets à me livrer pour cette semaine, et puis Gulya se dit prête à engager une liaison épistolaire avec moi, juste pour la distraire d’une grande solitude. D’ailleurs, Angelaluigi, MariePaule et Albertine ont eu la même idées à quelques secondes de distance. United douleurs of lonelyness. Du chiqué, je m’en doute, purs avatars d’un réseau mafieux, mais va savoir pourquoi, ça me touche quand même, comme si j’étais sous leur emprise immatérielle :
L’affliction braie son brâme Et puis, ça y est, l’écran se mette à vibrer bizarrement, couvert de lignes pixélisées jusqu’au noir presque complet, avec ce message clignotant :

CRITICAL ERROR SYSTEM.

Hasard ou fatalité, la machine a crashé, extrême onction, me reste quelques neurones en connexion avec le trop-plein de vide, in memoriam, alors je note au crayon-mine sur un post-it :
La fonction crée l’organe
Pauvre petit prétexte qui réduirait n’importe qui au silence.

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6 septembre 2021
[Images arrêtées & idées fixes
Imagier estival de ce qui a eu… été.]

Ayant depuis quelques mois ouvert un compte Instagram [#archyviste], on y retrouvera ces photos et quelques autres, chacune agrémentée d’une légende ad hoc.

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14 juillet 2021
[Il était une fois sur cent
retour à la case départ.]

Encore un bouquin qui a d’abord cherché sa voix/voie sur mon pense-bête, à partir de quelques fragments mis en ligne. Pour s’en tenir au mode d’emploi, ça tient en un petit paragraphe, placé au début de l’ouvrage : «Tous les pourcentages cités dans ce livre sont authentiques, aucun n’est de pure imagination, même si leurs sources n’apparaissent nulle part. Des années durant, j’en ai noté des centaines dans un carnet, à tout hasard, sans trop savoir qu’en faire, sinon reparcourir avec perplexité ce vertigineux inventaire. Difficile de rompre la glace du monstre statistique, d’échapper à ses ordres de grandeur qui prétendent tout recenser de nos faits et gestes, quantifier nos opinions, mettre en coupe réglée nos vies matérielles. Sous emprise comptable, chacun se sent casé d’office, sondé de bas en haut, profilé sinon déchiffré. Et comme, par définition, l’objectivité fractionnelle manque cruellement d’équivoques, d’écarts atypiques, d’utopies discordantes, on a du mal à y reconnaître la trame irrégulière du vivant. Rien que des chiffres et des non-êtres… mais alors comment nous soustraire au grand dénombrement ? Sans souci d’exhaustivité, j’ai passé ces données brutes au tamis de quelques rêveries interprétatives, pour traquer leurs failles implicites, les confronter à d’autres cas de figure – ces exceptions qui souvent infirment la règle –, en me défiant des fausses évidences, quitte à leur préférer certaines marges d’erreur.»

Pour aller lire des extraits, avoir un aperçu de la critique et mater quelques photos XXL, c’est sur une page du site ici même.

Et comme, dans la foulée de la parution, l’excellent Richard Gatet, de Radio Nova m’a demandé de faire une petite fiction sonore dans le cadre de l’Arche de Nova sur un «monde désirable», j’ai brodé autour d’une hypothèse (le grand partage onirique), en hommage à tous les rêveurs du matérialisme enchanté, depuis Denis Diderot jusqu’à Gabriela Cabezón Cámara, en passant par Charles Fourrier et Alfred Jarry. Ça s’appelle : Les zombies-héros de l’an zéro virgule un. Et même si c’est destiné à une mise en voix, j’en transcrit ci-dessous le verbatim in ex extenso :

«Salut les gens du vieux monde, et bienvenue en l’an zéro virgule un, 2063 dans l’ancien calendrier des pompiers pyromanes. Bon, petit résumé des épisodes précédents, juste avant la sénescence programmée. Donc, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, seuls quelques happy few aristo-ecclésiastiques profitaient du droit à la paresse, et puis est venu le temps des grandes extractions de valeurs marchandes, dans les mines, à la chaîne de montage, et puis enfin en call center, celles et ceusses qui bossaient ont connu plusieurs régimes d’émulation démo-pratique, en bossant toutes et tous à en crever, et réciproquement, CDI jetable, Uber recyclage et CDD-CD en concession perpétuels. Ensuite, la décennie 2020 a sonné le glas du blabla managemental. Vivre ensemble sa no life ? Mon œil, ça rend flou. Alors, ça a implosé en douceur, sans que ça se voie. D’abord, la quasi-totalité des votoyens et votoyennes ont fini par s’abstenir d’urner. Plus d’opinion publique, que des abstentiels à domicile H24 gavés par le marketing viral et des excréments de langage qui puaient de la gueule : fatalité des chances, obligation de résilience, délation fraternelle, la retraite post-mortem, collapsologie positive…

Et hop, du jour au lendemain, un seul hashtag en orbite : No more oxymore ! Par centaines de millions, les gens ont fait faux bond, panne d’oreiller interactive, narcolepsie pandémique sur les trois tiers des deux hémisphères. Même les cadres sup du dernier échelon se sont mis en burn out, à part quelques crypto-rentiers en fake-coins qu’on a foutu au congélo sur ce qui restait de banquise, avec les ours autochtones en voie de régénération. Et après cette grande sieste planétaire, on s’est coordonné à l’horizontale, pour ne plus faire que le nécessaire et le reste au hasard du farniente. Face à un tel krach productif, les places fortes boursières se sont annulées d’elles-mêmes, avec un bon deal in extremis  : le revenu inconditionnel de subsistance à hauteur de deux fois le seuil de pauvreté. 2063 euros à l’heure où je vous parle. Chacun chacune s’est vite trouvé des zones d’activité où se déprendre des gestes inutiles et des routines contre-productives. Attention pas d’angélisme, y’a eu des flottements entre râleurs diurnes et tapageurs nocturnes, entre frugalo-égoïstes et nostalgiques du superflux des biens de consolation, mais bon, mieux valait ces rixes de voisinage qu’un retour à la guérilla psychique du capital-risque. Mais, comme le cortex à l’état de nature a horreur du vide : on avait énormément de temps libre, sauf qu’on était pas préparés à se l’approprier. Les derniers adeptes de taux d’employabilité concurrentiel comptaient là-dessus – un peuple d’oisifs dépérissant de lui-même – pour reprendre le pouvoir sur une main d’œuvre sans droits et presque à l’œil. Et c’est là qu’a surgi l’antidote existo-sensoriel. Un illustre inconnu, technophobe endurci, demeuré cyber-addict sous pseudo, a inventé un procédé d’imageries cérébrales dédiées aux phases du sommeil paradoxal. Sans entrer dans les détails, disons qu’il s’agissait d’un système de neuro-analogie onirique sur petit ou grand écran. On pouvait revoir ses rêves à la télé, home cinéproche, ou les partager en visio-scope, et même organiser des Dreams-clubs privés ou des débats en live dans multiplexes. A partir de là, avec ce sixième sens commun, tout un chacun chacune s’est fait voyant rétro-projectif, plus besoin de professionnels de la culture, ni des icôneries colportées sur le DarkWeb. Mais attention, y’en avait encore qui souhaitaient légiférer sur ce point sensible : organiser à l’école des séances de dodo obligatoire avec notation à la clef. Ou créer un festival des meilleures réalisations mentales selon d’ex-catégories hollywoodiennes. Pire encore, très récemment, un groupe d’omni-vigilants, prônant l’HarmoNuit sécuritaire, s’est mis à prôner un contrôle des cauchemars en circulation pour capturer certaines images suspectes. A l’heure qu’il est, l’éventualité d’une telle intrusion dans nos mauvaises pensées n’est pas totalement à exclure. C’en serait fini des acquis spéciaux de nos anonymaginaires en libre partage. Chaque utopie à ses écueils, en l’occurrence un flicage inter-neuronal en perspective, mais bon, espérons qu’on aura assez d’intelligence collective pour trouver une autre ligne de fuite. On en est là, grêveuses grêveurs, et désolé si ça paraît un peu binaire : soit Roupillon soit Extinction !»

On peut entendre la version mixée par , sur le replay du site de Nova en cliquant exactement là.

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18 mars 2021
[La Commune de Paris, vouée aux gémonies –
le chaînon méconnu d’un complotisme d’État.]

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Il y a mille façons de se co-remémorer les 150 ans de l’éphémère Commune de Paris, du 18 mars au 28 mai 1871 : en s’efforçant de rappeler son motif initial (le refus d’un armistice « humiliant » signé par la naissante IIIe République avec le Roi de Prusse, accusant le fossé entre une bourgeoisie « capitularde » désertant la capitale et les assiégés des quartiers populaires agités par un esprit de conquêtes sociales), en restituant la chronologie de cette troisième insurrection parisienne du XIXe siècle ainsi que les 250 décrets émancipateurs promulgués en 72 jours à peine. Malicieusement documenté, le blog de Michèle Audin [ici] s’en charge à merveille. Mais si peu de voix osent aujourd’hui applaudir au massacre des « communeux » durant la Semaine Sanglante, soldant durant la dernière semaine de mai la défaite du Comité de Salut Public récemment élu et la reprise de la Capitale par la soldatesque versaillaise, ce n’était pas le cas à l’époque. Tandis que par milliers les dépouilles d’insurgés étaient jetés à la hâte dans des fosses communes, la cohorte des journalistes, mémorialistes et caricaturistes fidèles à la monarchie et ses valeurs chrétiennes ou ralliés à la figure providentielle d’Adolphe Thiers – « chef du pouvoir exécutif de la République Française » (8 février) et futur Président de la République (31 août) –, se lancèrent dans une surenchère macabre de calomnies dégradantes, d’insinuations diffamatoires, d’amalgames ignobles. Tout était bon pour salir leur mémoire, cracher sur leur tombe, déshumaniser leur cadavre, et faisant ainsi disparaître le corps du délit, innocenter leur massacreurs.

Passons sur les ignominies des littérateurs médiocres et d’écrivains talentueux, dans le même sac d’ordure à cette occasion, Paul Lidsky leur consacré un livre qui épuise le sujet [voir ici] Attardons-nous plutôt sur les réactions à chaud des plumitifs de presse et des faiseurs d’opinion, des plus modérés aux plus venimeux. Qui étaient, à leurs yeux effarés, ces « communeux » ? D’après Joanni d’Arsac, il s’agissait « d’inconnus (…) [ayant] sem[é] l’épouvante (…) au service des plus basses passions » (La Guerre civile et la Commune de Paris, F. Curot, Paris, 1871), « d’insurgés [dont] la mauvaise foi avait son origine aussi bien dans la perversité que dans la sottise vaniteuse et dans l’ignorance », « vautré[s] en pleine bestialité », « produit[s] du vice humain » et de la « criminalité », finalement réduit à des « incendiaires et des assassins [dont l’histoire] est naturellement exécrable ». (Maxime du Camp, Les Convulsions de Paris, 2 tomes, Hachette et Cie, 1980), « de sauvages armés de faulx et de carquois (ils en avaient !!…), de « voleurs déguenillés », de « femelles sordides qui s’en allaient cheveux au vent, faire main basses sur des valeurs souvent considérables » (Eugène Hennebert, Guerre des Communeux de Paris par un officier supérieur de l’armée de Versailles, Firmin Didot Frères, Paris, 1871), bref, en substance d’« un amas putride de honte, de fureurs et de sang, sous lequel disparaissait la physionomie de chacun d’eau, grotesques ou terribles » sinon d’« un lugubre cortège de criminels et de fous composant une danse macabre » où « mille parasites, vermine internationale, se rua[aient] à la grande curée de la société parisienne en décomposition. » (Henry Morel, Le Pilori des Communeux, Lachaux, Paris, 1871).

Parmi ce florilège, Paul de Saint-Victor, enfonce le clou plus profond encore : « Une troupe d’êtres inconnus, révélés pour la premières fois par l’affiche qui portait leurs noms, rappelait, tant ils étaient obscurs, ces bandits masquées ou barbouillés de noir qui escaladent, la nuit, la maison qu’ils vont mettre à sac. Leurs sombres bandes s’ébranlent derrière eux ; elles envahissent la ville désarmée.(…) L’armée de l’émeute, enrégimentée de longue date, cernait de toutes parts les bataillons impuissants de l’ordre. Paris sentit le pied des brigands sur sa gorge. (…) Son personnel tenait le milieu entre la bohème et le bagne : émeutiers de profession, assassins de fraiche date, journalistes tarés, ruffians des faubourgs, aboyeurs des clubs, ouvriers de grèves. » (Barbares et bandits, chapitre XVII, « L’Orgie rouge », Michel Lévy Frère, Paris, 1871)

À ces portraits à charge des « classes dangereuses », il faudrait ajouter deux traits récurrents : leur « ivrognerie » ou leur « folie furieuse » atavique (thèmes chers aux romanciers d’alors), mais surtout leurs origines étrangères. Ainsi, un journaliste de Le Gaulois, concluait-il son édito du 27 mai 1871 en conspuant ces « hordes sauvages que tous les bouges de l’Europe avaient vomies sur notre sol ». Et dans Le Siècle, J. Vilbort surenchérit : « Ainsi finit ce lamentable drame où une bande de scélérats cosmopolites a conçu et tenté de mettre à exécution ce monstrueux projet de détruire Paris. » À compulser la prose anti-communarde, le mot « cosmopolite» revient souvent, comme une idée fixe phobique. Quarante ans plus tôt, après la première révolte des canuts lyonnais, le sorbonnard Saint-Marc Girardin avait stipendié les ouvriers textiles briseurs de machines à tisser dans le Journal des débats du 8 décembre 1831 : « Ces Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase, ni dans les steppes de la Tartarie. Ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières ». Mise en place, déjà, du fameux « ennemi intérieur ». Au début du XXe siècle, on traitera aussi d’« apaches » les petits-enfants de ces prolétaires iconoclastes. Mais avec les « communeux », la stigmatisation n’est plus d’ordre métaphorique, elle est littérale, ces insurgés ne sont pas de vrais Parisiens, ils viennent d’ailleurs, de province, des pays limitrophes, de l’Europe entière. Peu importe si parmi les 40 000 insurgés arrêtés, on ne compte que 1 725 étrangers (dont 757 Belges, 215 Italiens, 201 Suisses et 110 Polonais), soit tout juste 4 % du total, le soupçon xénophobe est instillé.
Derrière ce préjugé patriotard (censé contrebalancer la collusion des Versaillais avec les troupes prussiennes), il y a comme un loup, ou plutôt un chiffon rouge, c’est L’Association Internationale des Travailleurs (AIT), officiellement fondée en 1864. Toujours dans Barbares et bandits, au même chapitre  « L’Orgie Rouge », on lit ceci : « L’Internationale, cette franc-maçonnerie du crime, dont le drapeau n’a d’autre couleur que celle du sang, trônait et régnait à l’Hôtel-de-Ville. Elle avait recruté les touriers et malandrins de l’Europe entière. Des faussaires polonais, des bravi garibladines, des pandours slaves, des agents prussiens, des flibustiers yankees. (…) Paris était devenu l’égout collecteur de la lie et de l’écume des deux mondes. Il expiait par le cosmopolitisme du crime, le cosmopolitisme de corruption dont il s’était fait si longtemps le centre. » Comme l’a subtilement montré Mathieu Léonard dans le dossier consacré à La Commune du dernier CQFD (n°196, mars 2021): « La thèse du complot de L’Internationale est antérieure à la Commune. Elle apparaît dans la presse bourgeoise européenne dès les grèves de 1867 et surtout de 1868-70. Le proto-syndicalisme qui s’organise dans les centres industriels affolent les patrons qui glosent sur le trésor de guerre de l’Internationale (…) En mai-juin 1869, près de 150 personnes, pour la plupart de l’AIT, sont poursuivies par le ministère de la justice (…) pour complot et participation à une société secrète. » Or, cette thèse conspirationniste va prendre un certain essor dans les semaines qui suivent la Semaine Sanglante.

Selon l’Abbé Auguste Vidieu, « si la Commune s’est implantée au pouvoir pendant soixante-six jours, c’est que les organisateurs de cette orgie criminelle en avaient depuis longtemps préparé et combiné tous les éléments. Car ce n’est pas en l’espace de deux mois seulement que les passions de plusieurs milliers d’individus ont été excitées et allumées jusqu’au délire. Il y a des années que l’œuvre infernale était étudiée dans tous ses détails par cette société qui a rempli le monde du bruit de ses congrès et de la discussion de ses théories : L’INTERNATIONALE. » (Histoire de la Commune de Paris en 1871, Dentu libraire-éditeur, 1871). De même l’officier supérieur Hennebert déplore : « Il ne suffit pas d’avoir frappé les être dangereux qui grouillaient dans Paris ; il faut atteindre les crime partout où il s’enfouit dans l’ombre. Or, on sait, à n’en pas douter, que l’Internationale a jeté de profondes racines non seulement dans les villes, mais dans tous les bourgs, les villages, les hameaux. (…) Le haut fonctionnaire chargé de veiller au salut de la France devra s’attacher à détruire les bandes affiliées à l’Internationale, considérée comme société secrète. » L’avocat Oscar Testut y consacre même un ouvrage entier – L’Internationale, son origine, son but, son caractère, ses tendances – pour dénoncer « sa participation dans le fameux complot des bombes », « divulguer les dictionnaires et alphabets secrets don se servent ses intimes ». Et plaider pour son éradication. Dont acte, deux ans après que le ministre des affaires étrangères Jules Favre ait lancé auprès des ambassadeurs, en juin 1871, la chasse à ces dangereux conjurés internationalistes, la loi Defaure restreint le droit d’association et criminalise l’adhésion à l’Internationale.

La dernière strate de ce procès fait à la première Internationale, on la trouvera dans le livre Les sociétés secrètes et la société du prêtre Nicolas Deschamps (co-écrit avec l’avocat Claudio Jannet, publié chez Oudin Frère, 1874 et promis à plusieurs réédition). Il est le seul à faire explicitement le lien entre un plan prémédité par l’AIT dont serait issu le soulèvement communard et le rôle de la confrérie des Illuminati, fondée par Adam Weishaupt en Bavière, dans la Révolution française. Ainsi la boucle contre-révolutionnaire est-elle bouclée, et revient à sa source : Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. l’ouvrage de l’Abbé Augustin Barruel, publié en 1798, qui échafaudait l’idée d’une conspiration regroupant Templiers, Rosicruciens et Illuminati, via les cercles de la  franc-maçonnerie, afin de saper le catholicisme et les États européens. On connaît la triste renommée de cette thèse qui a continué d’essaimer avant de devenir un méta-récit délirant au début des années 2000 (à ce sujet, voir mon article «Le pseudo-complot Illuminati» dans le premier numéro du Crieur). Reste qu’on a très rarement souligné l’étape essentielle constituée par la suspicion envers l’Internationale ouvrière dans l’histoire des théories du complot. Et pourtant, à négliger ce chaînon manquant, on négligerait de voir combien le complotisme est souvent d’origine étatique, insinué, légitimé et relayé par des organes du pouvoir en place, et ses thuriféraires. Et dans le cas de la Commune de Paris, sa mise en valeur aura bien servi de cache-misère, au pied de la lettre, dans le but d’occulter la part de spontanéité d’une révolte collective, sa dimension socio-économique et, in fine, l’ampleur de sa répression – 15 000 morts a minima d’après le dernier bilan établi par Michèle Audin (voir ici), alors que côté versaillais, « otages » compris, on en compte moins de mille, sans oublier les 43 500 arrestations, dont plus de 10 000 emprisonnés ou déportés en Nouvelle-Calédonie. Bien sûr, le soupçon envers l’AIT comme « société secrète » ne pouvait pas tenir longtemps la route, faute de crédibilité, tant l’association ne se cachait pas d’être ce qu’elle était : une coalition ouvrière prônant la « grève générale », mais procédant par lettres ouvertes et réunions publiques, n’hésitant jamais à montrer sa couleur, le rouge vif.

L’essor du syndicalisme et des organisations se réclamant de tous les courants du socialisme balayeront dans les décennies suivantes cet angle d’attaque. Personne n’avançait masqué, c’est le mouvement ouvrier qui émergeait à visage découvert, malgré les chapes de plomb répressives. Le complotisme anti-prolétarien ressurgira plus tard, au cours de la Grande Guerre, pour réduire la Révolution russe d’Octobre 1917 à une conjuration « judéo-bolchévique. Mais ceci est déjà une autre Histoire.

Du semi-échec de ces élucubrations contre les «factieux» de l’Internationale, il est cependant demeuré  un biais diffus, un penchant suspicieux et un attrait pour l’hypothèse d’une préméditation clandestine. Et, afin de le démontrer, un art de la falsification conspirationniste, qui anticipe sur les méthodes de propagande du siècle suivant. Tout d’abord, les porte-voix-et-plumes de la «l’ordre moral» Versaillaise vont mettre l’accent sur les ruines d’un Paris livré au saccage. Les albums photos vont abonder, et même des visites touristiques des monuments mis à bas (l’Hôtel de Ville, le ministère des Finances, la Préfecture de Police, le siège de la Cour des comptes et du conseil d’État…), en tout une trentaine d’édifices officiels, incendiés sciemment par les assiégés ou bombardés par les assaillants lors des combats de rue. Le résultat sera douteux, un certain goût de la ruine, néo-romantique, atténuera l’édifiant spectacle d’une « apocalypse » perpétrée par la Canaille.

En revanche, ce qui semble avoir frappé les esprits, c’est l’affabulation à propos de ces « furies »communardes, ravivées d’une antique mythologie, transportant dans des pots à lait des litres de pétrole – ce liquide inflammable qui depuis une décennie à peine servait à remplir les anciennes lampes à huile – pour allumer partout des incendies. Les dessinateurs en ont croquées des centaines, échevelées, mal fagotées, possédées par un esprit diabolique. Ces pyromanes au féminin, on les a donc affublées d’un néologisme qui a fait florès : « les pétroleuses » (sans variante mâle bizarrement, aucun pétroleur). Et comme a pu l’écrire Karl Marx : «Cette histoire [de pétroleuses] est l’une des plus abominables machinations qu’on ait jamais inventées dans un pays civilisé.»

On a, pour alimenter la rumeur versaillaise, accusé certaines insurgées de ces attentats incendiaires, aucune n’a avoué, et les tribunaux ont fini par délaisser ce grief et les condamner pour d’autres motifs. Sans doute, fallait-il punir symboliquement l’émergence de ces nombreuses femmes, arborant parfois les uniformes de la Garde Nationale, tenant des barricades ou des clubs influents, et les décrets qui les émancipaient (pension versée aux veuves de Fédérés mariées ou non, aux enfants illégitimes ou naturels, égalité des salaires homme/femme pour les instituteur.trices, versement d’une pension alimentaire pour permettre aux femmes de se séparer de leur mari, projet sur le droit de vote des femmes, lutte contre la prostitution…).

Sans oublier le plus pittoresque et détestable ouvrage, Le Sabbat rouge, du photographe Jules Raudnitz, associé au sculpteur Pierre AdolpHennetier, offrant dix épreuves stéréoscopiques, dont on ne donnera ici qu’un échantillon, coupé en sa moitié :

On dirait une curiosité d’Art brut, si ce n’était un tableau vivant de l’infernale conjuration des damnée(e)s de la terre. Au bout du compte, le mythe médiatico-judiciaire de la pétroleuse a pris le pas sur d’autres mensonges éhontés, franche misogynie et attrait fantasmatique obligent. Une conjuration de « mégères », d’« hystériques », de « soiffardes », de « buveuses de sang », rappelant aux notables la grande-peur des aristocrates en 1790 quand les sans culottes entonnaient le dernier couple du « Ah ça ira ira » / Les aristocrates à la lanterne / Ah ! ça ira, ça ira, ça ira / Les aristocrates on les pendra / Et quand on les aura tous pendus / On leur fichera la paille au c… / Imbibée de pétrole, vive le son, vive le son / Imbibée de pétrole, vive le son du canon. »

Il n’y a qu’à regarder de plus près ce cliché d’Ernest Appert, le photographe des « Crimes de la Commune », nous montrant les femmes insurgées à la Prison des Chantiers, en août 1971, elles sont portées sur la bouteilles…

Mais à y regarder d’encore plus près, on s’apercevrait que, comme toutes les photos de cette série, le falsificateur en chambre noire Appert a usé de deux subterfuges : la reconstitution des scènes avec des figurante(e)s et, ici, le collage de portraits individuels dans la foule…

Tous ses célèbres clichés des événements (exécutions des « otages » entre autres) sont des photomontages, réalisées par après. Aujourd’hui, on appellerait ça des fake views…

Or, tout comme son collègue Eugène Disdéri qui avait inventé le « portrait-carte »en 1854  et prêtait ses services à la Préfecture de Police pour repérer les individus recherchés, Ernest Appert a participé au « Missel des communards », avec les portraits qu’il avait réalisé pendant la Commune, légués aux forces de l’ordre pour les aider dans leur traque aux insurgé(e)s. Et chaque révolution servant aussi de leçon aux concepteurs du maintien de l’ordre, c’est en 1874 que la Préfecture parisienne se dote d’un service de photographie. Le futur bertillonnage anthropométrique (face et profil) en découlera archétypant le « criminel-né », fichant les déviants de tous poils, après s’être fait la main sur les «communeux ».

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12 mars 2021
[Genet , un cinéaste en puissance(s)
dans le dernier numéro de la revue Europe.]

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Alors que l’IMEC fait paraître un catalogue comportant une somme d’inédits puisés dans la récente donation de Roland Dumas à l’IMEC, Les valises de Jean Genet, présenté par Albert Dichy avec tout le nuancier de son savoir panoramique, la revue Europe consacre dans son numéro de mars un fort dossier à l’œuvre de Jean Genet, coordonné et introduit avec une passion contagieuse par Melina Balcazar. On y trouvera deux puissantes réflexions sur son théâtre et un focus plus nécessaire que jamais sur les quinze dernières années de l’auteur, période de compagnonnage politique in situ avec les Black Panthers ou les Palestiniens et de sédimentation textuel de son roman testamentaire Le Captif amoureux. Invité à y mettre mon grain de sel, j’y ai arpenté les rapports de l’écrivain avec le cinéma, un empêchement fusionnel qui, du début des années 40 à la fin de sa vie, l’aura tenu en éveil et en échec.
Ci-dessous, de larges extraits de mon article (sans ses notes).


Si Jean Genet n’a réalisé qu’un seul court-métrage, ce n’est pas faute d’avoir essaimé de nombreux projets scénaristiques jusqu’à l’approche de sa mort. Une envie de cinéma, presque inexistante au regard de sa bibliographie et pourtant d’une acharnée persistance. Et ceci, dès la signature, en mars 1943, du contrat de Notre-Dame-des-Fleurs, impulsé par Jean Cocteau, via son secrétaire Paul Morihien, secondé par Robert Denoël. Un premier contrat presque fantoche puisque le livre serait vendu « sous le manteau » en pleine Occupation, mais riche d’enseignement quant aux ambitions initiales de Jean Genet détaillées dans une liste de titres à venir. Parmi romans, pièces, poème, […] figure bel et bien un scénario intitulé Les Guerriers nus écrit en 1942, semblant avoir fait l’objet, au printemps 1944, d’une transposition théâtrale, sans suite. Jean Genet a 33 ans, un pédigrée d’orphelin fugueur, voleur de raretés bibliophiliques et taulard pédéraste. Sitôt forcée la porte de Cocteau, le voilà prêt à digérer tous les genres littéraires et à y associer le cinéma, à être l’intrus prodigieux en toutes matières et toutes façons.
À moins qu’on puisse voir la chose sous un angle moins intentionnel ou conquérant, et supposer que sa passion d’écriture rentrée, nourrie en secret depuis sa prime adolescence de lecteur compulsif et de réprouvé rural, hésite à trouver son terrain d’aventure, multiplie les tentatives souvent inabouties, cherche la structure adéquate où faire son nid de couleuvres, un cadre compatible avec les zigzags mémoriels de son phrasé : poème, drame, récit, fiction. Or, à peine amorcée sa période d’euphorie créatrice (1942), le scénario fait partie du nuancier des possibles. […] L’écrivain François Sentein se souvient d’ailleurs qu’en 1942 « Genet était passionné de cinéma, rêvait de devenir réalisateur » et que, dans sa chambre d’hôtel, la pile des manuscrits en cours « comprenait une bonne part de pièces de théâtre et de scénarios de film » qu’il comptait présenter à Cocteau.
Qu’un auteur en éclosion inscrive d’emblée le scénario parmi ses lignes de mire, la chose n’est pas banale, et même rarissime. Pour en juger, revenons deux décennies en arrière. […] C’est du côté des poètes qu’il faut aller chercher, parmi l’avant-garde voyant dans le cinéma muet la revitalisation de la poésie par d’autres moyens. Citons d’emblée Blaise Cendrars qui, avant de devenir coscénariste d’Abel Gance pour J’accuse puis réalisateur en 1921 d’une Vénus noire — dont la copie a brûlé —, publia au lendemain de la Grande Guerre le livre-objet La Fin du Monde tournée par l’ange Notre-Dame, dont le collage textuel transposait les techniques du découpage filmique. Dans la nébuleuse surréaliste, on pense à Antonin Artaud qui, persuadé que le cinéma annonçait « un tournant de la pensée humaine », s’y consacra corps et âme jusqu’au début des années trente, avec vingt-deux rôles d’acteur et quinze scénarios, dont La Coquille et le Clergyman, réalisé en 1927 par Germaine Dulac ; on pense également à Robert Desnos qui, fasciné par le « plus puissant des stupéfiants cérébraux », offre en 1928 un « fantôme de scénario » à Man Ray, en l’espèce un poème, dont le photographe s’inspira pour le court-métrage L’Étoile de mer. Cette même année, un autre proche du surréalisme, Benjamin Fondane, publiait à Bruxelles Trois scénarii : Ciné-Poèmes, œuvre par essence « intournable » selon l’auteur, mais peu lui importait alors. […]

Cette génération de poètes multiplia les scénarios voués non pas à l’échec, mais à une poésie séquencée pour l’image, inventant à bas bruit un genre transitoire, incomplet et virtuel : le scénario comme ciné-poème. […] L’arrivée du « parlant » à la fin des années vingt sonne le glas de cette expérimentation, la plupart des auteurs suscités prédisant que le cinéma sonore se plierait à une visée platement réaliste, narrative, psychologique — bref « bavarde », selon le mot de Fondane. […] Exception majeure, nous ramenant au vif de notre sujet, Jean Cocteau, réalisa le Sang d’un poète en 1930, produit par le Vicomte de Noailles, qui finançait au même moment L’Âge d’or de Luis Buñuel. D’évidence, ce moyen-métrage doit beaucoup aux libres associations inconscientes des surréalistes, bien que son audace porte le sceau d’une contrefaçon plus académique, empesée par la voix-off de l’auteur. Reste que cette pépite filmique, mettant un point final à l’utopie ciné-poétique des années vingt, fait encore partie de la légende qui auréole le Prince des poètes à l’heure où Genet fait sa rencontre.

Huit ans plus tard, au printemps 1950, l’ex-taulard menacé de relégation a brûlé les étapes : deux de ses pièces, Les Bonnes et Haute Surveillance, ont été montées dans des salles parisiennes et ses quatre romans seront bientôt panthéonisés en « œuvre complète » chez Gallimard. Le voilà qui délaisse pourtant la voie royale de la réussite pour se consacrer des mois durant au tournage d’Un chant d’amour. […] Pour s’improviser réalisateur, Genet ne bénéficie pas d’une production à la hauteur de sa fulgurante renommée. C’est Nico Papatakis — Gréco-éthiopien sans le sou ayant atterri à Paris pendant l’Occupation et révolté à fleur de peau devenu en 1947 tenancier de La Rose rouge à Saint-Germain-des-Prés — qui propose de financer le projet de l’écrivain, avec lequel il entretient depuis 1944 une amitié tumultueuse. Il lui prêtera aussi les sous-sols de son cabaret pour installer le décor principal. […] Pour ce film, nulle trace du moindre texte préparatoire. Côté acteurs : aucune tête d’affiche, des amateurs recrutés parmi les « mauvaises fréquentations » de Genet à Pigalle : Bravo, un mac et coiffeur, jouant le prisonnier le plus âgé, le danseur Coco-le-Martiniquais jouant le détenu noir ; ainsi que deux amants de l’écrivain : Lucien Sénémaud — dédicataire après-guerre du poème éponyme Un chant d’amour — et Java pour le gros plan sur les mains balançant d’une fenêtre à l’autre un collier de fleurs. Quant aux perspectives commerciales, néant. Le film a beau avoir coûté plus de cinq cent mille francs, il n’a pas été soumis au visa de censure, vu sa sensualité exacerbée, sinon pornographique, inexploitable en salles. […]. Jean Genet renouait là, à l’orée de sa sanctification par l’illustre préfacier Sartre, avec la sulfureuse réputation de ses premières éditions « sous le manteau ». C’est aussi cela que ce coup d’éclat cinématographique lui apporta, le goût de l’aventure artistique clandestine retrouvée. […] Maintenant que ses pires outrages littéraires sont portés aux nues par l’intelligentsia progressiste, Un chant d’amour refonde un écart originel, réarme sa rupture liminaire, le rend à nouveau irrécupérable. Et, de fait, le film rejoint aussitôt l’Enfer des œuvres infâmes. […]


En 1954, Henri Langlois le programme dans une version expurgée, mais la séance est annulée in extremis. Dix ans plus tard, une projection, organisée par Jonas Mekas à la Film’s maker cooperative de New York, est interrompue par la police. Peu après, en Californie, d’autres tentatives provoquent des poursuites judiciaires. Sur le sol français, en revanche, la malédiction d’Un chant d’amour connaît une ultime péripétie au milieu des années soixante-dix. Nico Papatakis qui, pour obtenir le visa du CNC, a falsifié la date de tournage et le paraphe de Genet, le fait concourir dans une sélection de « premiers films », dont il remporte le prix. Ignorant tout du subterfuge, Genet refuse sa part de la récompense et, dans une lettre publiée dans L’Humanité, qualifie le court-métrage « d’esquisse d’une esquisse », avant d’attaquer en justice son ex-ami producteur, devenu à son tour réalisateur et, entre déni et dépit, un « ennemi déclaré »parmi tant d’autres.
[…]
Revenons au printemps 1950. Un chant d’amour bénéficia aussi de la généreuse protection de Cocteau, dont l’aura filmique le disputait désormais à celle du poète, après le succès de La Belle et la Bête imposant au lendemain de la Libération son goût du merveilleux. C’est lui qui offre à Genet sa propriété de Milly-la-Forêt pour tourner les scènes en extérieur du film — l’échappée belle onirique de deux détenus mitoyens en pleine nature bucolique —, séquences qui interrompent le rituel en vase clos du film : bouffées de désirs empêchés entre taulards aux torses nus, danses lascives en quête d’un impossible partenaire, sous la surveillance inquisitrice d’un regard aux aguets dans l’œilleton de la porte qui attise le fantasme autant qu’il le soumet à une menace permanente. Mais justement, cette scénographie pénitentiaire rappelle celle du premier tableau du Sang d’un poète. On y voyait un poète à demi dénudé, s’avancer dans le couloir d’un hôtel, coller son œil indiscret à chaque trou de serrure et découvrir au fil des portes successives : l’exécution d’un révolutionnaire au chapeau mexicain, puis les ombres chinoises de mains tenant des aiguilles, puis une fillette se terrant au plafond comme par magie pour échapper aux coups de martinet de sa mère et enfin un divan pourvu d’un disque hypnotique d’où surgissent les membres puis la tête d’un travesti. La coïncidence des deux dispositifs — une enfilade de portes et sa fonction voyeuriste —, atteste moins d’une influence directe du premier film de Cocteau sur Un chant d’amour que d’une source commune : la sensibilité ciné-poétique des années vingt. […]

Un chant d’amour résulte pourtant d’une influence plus contemporaine, celle du cinéaste californien Kenneth Anger, féru de surréalisme et d’occultisme, dont le précoce court-métrage Fireworks était à l’affiche du Festival du Film maudit de Biarritz en 1949. On y voit un jeune homme en chemise blanche lynché par des marins en uniforme, avant qu’un feu d’artifice interrompe cette mise à mort, puis qu’un arbre de Noël s’embrase plein cadre, cédant la place à une scène d’amour avec un musculeux partenaire masculin. Genet semble avoir été marqué par ce brûlot cinématographique — alternant des plans sur le visage du héros et les visions fantasmo-phobiques qui l’assaillent, jusqu’à un final d’un homo-érotisme explicite, tout comme Cocteau justement, parrain de ces festivités. […] Les proximités frappantes d’Un chant d’amour et de Fireworks remettent ainsi en perspective les sources ciné-poétiques du film de Genet dans un courant qui lui survécut tout au long du XXe siècle de manière underground : le cinéma expérimental.

Fuir les chausse-trappes du succès, faire un doigt d’honneur hors champ et retrouver la quiétude familière de l’opprobre avec ce film maudit d’avance, c’eût pu être pour Genet une piste à suivre pour conjurer une période de doutes entre 1949 et 1954. Pourtant, s’il se remet aussitôt à un autre scénario, ce n’est pas ce chemin buissonnier qu’il choisit d’emprunter, mais un réalignement sur des codes narratifs proches du néo-réalisme italien, dont deux œuvres semblent l’avoir marqué : Païsa et Sciascia. Son nouveau projet porte successivement plusieurs noms, Mademoiselle, puis Les Rêves interdits ou L’Autre Versant des rêves. […] D’évidence, le village où se situe l’action prend bien pour modèle Alligny-en-Morvan, là où les jours de marché le pré-adolescent avait découvert le cinéma sous chapiteau, s’inspire de sa maison d’ardoise jouxtant l’école, de son lac ressemblant à l’Étang-Neuf où le petit Jean allait s’isoler pour dévorer des romans populaires, de ses forêts avoisinantes, bref de cette topographie mémorielle qui gouverne les flash-backs sur l’enfance de Louis Culafroy, alias Divine, l’héroïne travestie de sa première fiction. Quant aux deux protagonistes principaux de l’histoire : la nouvelle institutrice à la beauté glacée et aux pulsions pyromaniaques […], mais surtout un bûcheron polonais (ou italien selon les versions) — dont la nonchalance virile et l’agilité à capturer les vipères aimantent le désir des habitantes —, figure de l’étranger honni par la rumeur villageoise en rappelant une autre, celle de Carlo Guarnieri, le bûcheron transalpin qui pêchait des serpents à Alligny, évoqué sous le nom d’Alberto dans Notre-Dame des fleurs.
Ainsi ce nouveau projet change-t-il radicalement la donne, recyclant des matériaux personnels déjà transfigurés dans ses romans selon les codes d’un drame passionnel hétérosexualisé, et donc plus compatible avec une exploitation commerciale : le désordre libidinal causé par l’arrivée dans un milieu rural de deux corps étrangers. En substance : l’attirance que la maîtresse d’école au glamour raffiné éprouve pour l’irrésistible bûcheron saisonnier la poussent chaque soir à mettre le feu à des granges ou à empoisonner le lavoir, autant de crimes qui sont imputés à ce bouc émissaire aimé en secret, dont elle précipite la perdition, jusqu’à son lynchage final par des paysans en furie, au lendemain de leur première nuit d’étreintes dans les bois, non loin du lac où l’institutrice finira par toucher le fond de ses désirs contrariés.
Le 24 juillet 1951, Genet, témoin lors du mariage d’Anouk Aimée avec Nico Papatakis, offre un état final du scénario à l’actrice pour qu’elle y joue le rôle-titre, espérant ainsi que son mari produira le film, comme il l’avait fait l’année précédente pour Un chant d’amour. Vu l’ampleur du projet, il est question de proposer le script à un cinéaste plus chevronné. Dès lors, le charme est rompu et l’écrivain va rivaliser de désinvolture, à la mesure des concessions qu’il s’est imposées pour répondre aux normes dramatiques d’un long-métrage. Avec ce scénario normalisé sous la forme d’un récit entrecoupé de rares dialogues, il a sans doute eu l’impression de trahir les secrets ressorts de ses proses antérieures, en les linéarisant, sans accroc ni diversion, en les privant du « je » composite qui épaississait son mystère au gré de fantasmes contradictoires, en les dépouillant de leurs effets de montage justement.
[…]
En 1964, Tony Richardson, figure emblématique du free cinema anglais ayant réalisé l’inoubliable La Solitude du coureur de fond en 1962, découvre le script et adopte son titre initial : Mademoiselle. Il a eu vent du projet maudit via le scénariste Ben Maddow et son complice cinéaste Joseph Strick, tous deux venant d’adapter une version américaine du Balcon pour l’écran. Jeanne Moreau est toujours partante. […] Une fois de plus, Genet consent, de mauvaise grâce et contre une forte avance, à remodeler les dialogues. Le voilà installé à Norwich, en Angleterre, non loin de son compagnon d’alors, le champion automobile Jacky Maglia, mais l’annonce du suicide d’Abdallah, en mars 1964, lui ôte toute énergie créatrice. Le contrat est pourtant signé en septembre 1964, Genet se remet au travail dans une chambre du Hilton à Londres, avant de disparaître du jour au lendemain, sans un mot pour le cinéaste. Le tournage a tout de même lieu dans un hameau enclavé de Corrèze avec une équipe franco-britannique. La projection officielle du film au Festival de Cannes, le 13 mai 1966, s’achève sous les huées. On reproche au réalisateur anglais d’avoir sali la ruralité française, mais aussi d’avoir donné une facture platement réaliste à cette fable peu crédible. Critiques injustes à revoir le film aujourd’hui, subtilement interprété dans un clair-obscur troublant et d’une totale fidélité au script de Genet, entre densité corporelle et durées contemplatives. Quant à l’écrivain, cette réception négative ne le concerne plus, pur malentendu à retardement, […] lui qui vient de créer un scandale retentissant à l’Odéon avec Les Paravents, lui qui n’aspire plus désormais qu’à un nomadisme mutique.

Entre-temps, de 1952 à 1958, avec Le Bagne, Genet est rattrapé par un « rêve antérieur », la topographie mentale, quasi abstraite, de l’univers pénitentiaire que l’écrivain, ayant bénéficié de la grâce présidentielle en 1949, avait épuré à l’extrême dans son court-métrage. Il envisage d’abord les moyens du théâtre, mais avec une distribution très élargie : des gardiens, des nègres à l’affût, un directeur, un économe et assez de forçats pour figurer une ronde dans la cour, sans oublier les voix allégoriques de la Lune et du Soleil. D’où sans doute l’idée que le cinéma pourrait mieux répondre à une telle ambition panoramique, alternant rituels collectifs et focus individuels […]. Et, des années durant, Genet passe du brouillon d’un « drame pédérastique » tramé dans le décor scénique d’une prison plantée au milieu de nulle part au découpage scénaristique d’une intrigue assez mince […]. Pour le film, il multiplie les notes d’intention relevant plus de sa quête poétique d’irréalité palpable, mais qui, dans la perspective d’images animées, relèvent de l’idée fixe, d’un mirage infernal en orbite sur lui-même.
[…]
C’est son aura anglo-saxonne qui va pousser Genet à retenter sa chance du côté du cinéma, tandis que qu’en janvier 1974, à Londres, la pantomime musicale Flowers, chorégraphiée par Lindsay Kemp en hommage à son premier roman, fait événement. […] L’année suivante, l’écrivain reçoit une autre commande de Christopher Stamp, ex-manager de The Who et coproducteur du film d’opéra-rock Tommy. Dans ce nouveau scénario intitulé Divine — […] qui fait partie de la récente donation de Roland Dumas à l’IMEC — Genet exhume la plupart des personnages de son premier roman (outre Divine Mignon, Notre-Dame, Gorgui, ainsi que tout l’aéropage des Folles montmartroises), mais il en a cependant exclu l’ordonnateur principal : lui-même. Pas une trace de la rêverie démiurgique de son alter ego taulard dans le script. Autre mutation majeure, il déplace les micro-intrigues de Notre-Dame des fleurs dans une autre période, à cheval sur la fin de l’Occupation et les débuts de la Libération. « Ce film se déroulera donc sous deux occupations : l’Allemande et l’Américaine. », conclue-t-il dans un bref préambule au tapuscrit. D’où l’importance prise par le contexte historique, permettant d’alterner l’imbroglio érotico-sentimental issu de la fiction originelle avec des scènes de recrutement des GIs aux USA parmi les travestis noirs de New York ou de Sans Francisco et, pour les gradés, parmi des cow-boys du Texas si « racistes » qu’ils auraient aussi bien pu se ranger « du côté d’Hitler ».

Autre piste inédite, l’imminente débâcle allemande conduit à une rafle massive des Folles par la police française et la Gestapo, suivie d’une retraite forcée dans un appartement chic, près de l’Arc de Triomphe. […]Seul personnage affecté par ce glissement temporel, Gorgui Sek endosse le rôle d’un lieutenant portoricain, manquant à l’appel de ses frères d’armes parachutistes canadiens planqués dans une carrière sous la Butte, depuis qu’il a déserté ses devoirs militaires pour mieux chérir Divine. Autant d’ajouts et d’aménagements qui, par la subterfuge d’un montage parallèle, préservent la restitution des épisodes-clefs du livre — de la trahison de Mignon au procès en Assises du jeune Notre-Dame promis à la guillotine —, mais surtout le mariage carnavalesque de Divine qui, placée en ouverture, se mue au terme du scénario en des obsèques plus tapageuses encore, la défunte s’élevant dans les nuées sur une « pissotière volante », en route vers Compostelle, puis les Vosges, avant qu’on assiste aux pompes vaticanales de sa canonisation, à Rome. Quant à la distribution, on sait par Paule Thévenin qu’en 1975 Genet rencontra dans un restaurant londonien l’acteur pressenti pour jouer le rôle-titre, David Bowie, qui s’était d’ailleurs travesti pour l’occasion. De fait, son prénom, « David » apparaît dans le script sitôt qu’il prend en charge des interludes proprement musicaux.
Avec cette nouvelle tentative avortée — dont on ignore les raisons de l’échec —, […] on mesure aussi combien, depuis la fin des années soixante, son compagnonnage avec les Blacks Panthers aux États-Unis, les Fédayins en Jordanie ou les travailleurs immigrés en France, l’ont resynchronisé avec son époque et sorti de l’éternel retour à la case prison. Faisant fi de certains anachronismes, sa relecture seventies de Notre-Dame des fleurs donne lieu à plusieurs conciliabules entre le Noir Gorgui et un Arabe « vendeur d’oranges » installant une fraternité de point de vue, incluant la contreculture gay des Folles, dans une sorte d’alliance arc-en-ciel face à la domination blanche, dont le « jeu à la con » des Allemands et les Alliés n’est à leurs yeux qu’une « petite guerre tribale ». […] Ainsi la refonte filmique de son premier livre porte-t-elle l’empreinte d’un Genet écartelé qui, sous l’emprise d’une politisation anti-impérialiste, tente de concilier les pans disjoints de son itinéraire existentiel.
Dans la foulée, en 1976, s’ouvre un nouveau chantier scénaristique, traitant du sort des ex-indigènes coloniaux exploités sur le sol français, à partir d’une anecdote racontée à Genet par Mohammed El-Katrani, son dernier amour, rencontré à Tanger deux ans plus tôt. Ce sera Le Bleu de l’œil, devenu La Nuit venue au fil des brouillons, épaulé dans l’écriture de ce projet par un décorateur proche de Louis Malle, Ghislain Uhry […]. Tout commence à la gare de Perpignan, quand un jeune Marocain (un certain A., alias Aziz) prend un train pour Paris. Dans le compartiment de première classe, l’immigré cohabite avec un Milanais, une grand-mère vieille France et sa petite-fille, avant qu’un contrôleur aux yeux bleus ne l’oblige à changer de wagon. Sans transition, on retrouve A. en errance dans Paris, de l’arc de Triomphe hanté par des clochards aux Tuileries où il dialogue avec l’Ange Gabriel sous les yeux d’une femme de ménage. En chemin, selon des ramifications parallèles, il va rencontrer des travestis en pleine noce, des émirs en Rolls, les membres d’une organisation révolutionnaire anticolonialiste, Nini un gardien de prison guadeloupéen, une vieille dame nourrissant des pigeons, des danseurs noirs du Casino de Paris employés de jour à la Morgue, une bande d’hostiles motards ou d’interlopes bourgeois dans un hammam, sans oublier cet Algérien vendeur d’oranges à la Goutte d’Or qui figurait déjà dans Divine. In fine, A. se décide à reprendre le train pour l’Espagne, puis le bateau pour Tanger où, à peine débarqué, il est menotté par deux flics locaux, tandis que des cercueils d’immigrés sacrifiés à leur destin laborieux sont débarqués. En attendant l’épilogue de ce bref séjour d’un Maghrébin en Occident — et sa désillusion émancipatrice — d’autres séquences traitent du recrutement de la main d’œuvre par un patron vosgien et un caïd local dans le cimetière d’un village marocain.
Dans le script de cette Nuit venue, l’écrivain n’hésite plus à agencer des scènes a priori disparates, à superposer les dialogues en off, à juxtaposer des personnages sans rapport immédiat, trouvant leur lien par après, symboliques ou réels, farcesques ou dénonciateurs, tout en maximisant le contraste entre prises de vue en extérieur quasi-documentaires, situations au décorum sophistiqué et effets spéciaux kitsch. Fort du soutien du CNC, de repérages précis et d’un casting finalisé, Jean Genet rompt pourtant le contrat la veille du tournage, fin janvier 1978. […] Pourquoi Genet a-t-il reculé au moment de passer à l’acte ? Nul n’a la réponse. Trop de fiascos antérieurs l’avaient sans doute échaudé, et la nécessité de se consacrer à son livre terminal, le futur Captif amoureux, a sans doute pesé dans son renoncement in extremis.
Reste que, trois ans plus tard, sous la menace d’un cancer à la gorge, Genet se replonge dans l’histoire de la colonie pénitentiaire et agricole de Mettray, de 1839 à 1936, en vue d’un documentaire-fiction pour la télévision, Le Langage de la muraille. Son parti pris ne manque pas d’originalité – replacer la visée curative de ce centre de redressement, où il a été envoyé à l’automne 1926, dans une visée plus large, d’essence coloniale –, mais on déchante bientôt. Le tapuscrit de plusieurs centaines de pages s’encombre en effet d’extraits de discours ou de débats ayant émaillé la chronique de ce lieu, convoque au passage Chateaubriand, Alexis de Tocqueville et Lamartine, met en scène Louis XVIII, les insurgés de 1848 puis Napoléon III, tout en allant puiser dans Miracle de la Rose les rondes de punis ou les amours secrètes d’apprentis bagnards […]. Dans cette somme tardive, les rituels entre jeunes colons confinent à l’auto-parodie, sa machinerie démonstrative tournant à presque à vide. […]
Sitôt Le Langage de la muraille abandonné, courant 1982, Genet rejoint le Maroc où il s’attèle à son testamentaire Captif amoureux, qui invente un ultime pas de côté dont on n’a pas encore mesuré toute la force. Quel bilan tirer de ce si singulier rapport au cinéma ? Il en a d’abord incorporé la poésie muette, puis les canons du mélodrame, puis l’effet miroir d’une théâtralisation à outrance et enfin le pré-montage parallèle de destinées conflictuelles, sinon le mirage d’un imagier documentaire. Il n’a jamais cessé de penser au septième art, de renouveler ses approches, de s’y consacrer pour s’y soustraire, d’en épuiser la tentation pour s’en déprendre. Et en ce domaine, Jean Genet a réussi son coup : il a finalement été, selon l’expression de Jean-Yves Jouannais, un « artiste sans œuvre », un cinéaste en creux et en puissance(s).

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27 février 2021
[Images arrêtées & idées fixes
Mirages du confinement mental.]

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