@ffinités

20 janvier 2015
[Images arrêtées & idées fixes
«Ouverture d’esprit», le roman-photo.]

De la difficulté de penser à huis clos ?

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20 janvier 2015
[Images arrêtées & idées fixes
Marketing viral & rumeurs parano-létales.]

Les vents mauvais de la vogue complotiste donnent le tournis et il est malaisé d’y chercher une logique, sinon celle d’une méthode « paranoïaque critique » (si chère au seul surréaliste ayant rejoint les rangs du franquisme, Salvador Dali) en lieu et place d’un véritable esprit critique.
Aujourd’hui que tant de vraies-fausses vidéos (alimentées entre autres par la blogosphère Dieudonné & Soral via youtube) convergent vers un « déni de réalité » flagrant (qui est la pulsion de base du négationnisme – cachez-moi ce massacre/génocide que je ne saurais voir), la thèse plus ou moins implicite de ces sceptiques ultra-radicalisés renvoie le plus souvent à d’ignobles préjugés antisémites.
Mais c’est à la même source parano-phobique que se nourrissent aussi les adeptes du « Grand remplacement », préjugeant qu’on nous cache l’implantation secrète d’une marée humaine musulmane qui ne saurait tarder à submerger l’Occident chrétien pour le soumettre à la Charia. Et il suffit de passer sur un site de vente de livres en ligne, comme je l’ai fait hier, puis de choisir un ouvrage qui fait le buzz dans la mouvance des identitaires anti-arabes pour voir apparaître huit autres titres du même accabit, dont plusieurs best-sellers qui distillent leur idéologie homicide.


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12 janvier 2015
[Victimes et profiteurs collatéraux
du massacre ciblé de Charlie Hebdo
Quelques réflexions sur les événements en cours.]

La mise à mort de la rédaction de Charlie Hebdo réclamée de longue date par des sectes salafistes et exécutée par deux recrues françaises du Djihad est immonde. Et ce n’est pas trahir mon émotion solidaire que d’énoncer ici un sentiment de gêne discordant : ces dix dernières années, il m’a semblé que Charlie hebdo, ce joyeux fanzine de l’anticléricalisme franchouillard a connu une évolution parfois douteuse et  fait une fixette sur l’islam (moquant pêle-mêle ses us, coutumes et dérives intégristes), cette focalisation satirique prenant un tour d’abord salement obsessionnel puis franchement écoeurant. J’avais d’ailleurs consacré un long billet à cette inquiétante dérive, en septembre 2012, sous ce titre : « De l’autodérision subversive à la monomanie caricaturale. »

Ce n’est pas renier une émotion solidaire que de rappeler aussi dans quel contexte intellectuel nauséabond ces assassinats ciblés (et leur redoublement antisémite) se sont inscrits : entre autres, la campagne promotionnelle du dernier livre de Michel Houellebecq. En l’occurrence, un tir groupé médiatique d’une ampleur inédite pour un livre, Soumission, dont le scénario de politique-fiction valide implicitement la thèse du « grand remplacement » échafaudée par l’écrivain identitaire Renaud Camus et vulgarisée à très grand tirage par le pitre misogyne Éric Zemmour. De quoi s’agit-il ? D’un délire complotiste jouant sur le péril démographique d’une France submergée en secret par son immigration arabo-musulmane (naturalisations et allocations familiales aidant). Avec à brève échéance (une génération), la substitution d’un « peuple » par un autre, les petits blancs déchristianisés se découvrant soudain minoritaires et soumis à la loi des nouveaux arrivants, les masses d’obédience islamique (sorties de leur trompeuse clandestinité). Or, c’est bel et bien la source d’inspiration implicite du best-seller houellebecquien, sa clef-de-voûte insidieuse – justement dénoncée par quelques critiques littéraires à rebours d’une complaisance médiatique sans précédent envers ledit opus.
Quel rapport me dira-t-on ? Primo, la montée en puissance du bruit de fond islamophobe n’est pas une vue de l’esprit, mais un des effets collatéraux majeurs des politiques de la peur qui gouvernent nos sociétés. Et cet état de confusion  mentale était à son comble, mercredi dernier, après plusieurs jours d’omniprésence audio-visuelle de Michel H., ce faux-prophète de malheur. Deuzio, dans le dernier numéro de Charlie hebdo cohabitaient une caricature de couverture peu flatteuse de l’auteur suscité et un éloge appuyé de son brûlot islamophobe par un des éditorialistes. Dire cela, ce n’est en rien révéler un lien de cause à effet ni excuser ces meurtres injustifiables, c’est souligner qu’à tout le moins l’équipe rédactionnelle de ce journal manquait de vigilance anti-fasciste (malgré sa culture libertaire d’origine) en ne dénonçant pas unanimement le discours raciste sous-jacent de Soumission. Bref c’est constater que, sur ce point précis – la vulgarisation insidieuse des discours arabophobiques – Charlie hebdo était assez conforme à l’air du temps, alimentant sans garde-fou ni discernement la confusion des esprits.

Ce n’est pas désavouer une émotion solidaire que de remettre en outre sur la table quelques données géopolitiques : l’offensive djihadiste actuelle (bien réelle) n’est nullement le signe annonciateur du « choc des civilisations » espéré par certains idéologues de la droite évangéliste étazunienne (ou d’une « guerre de civilisation », agitée comme un chiffon rouge par l’ex-président Nicolas S. au cœur de l’immense rassemblement de dimanche). Répétons-le, aujourd’hui plus que jamais, il ne s’agit pas d’un choc impérial entre un Occident affaibli parce qu’en crise d’identité et le futur Califat islamique unifié du Magrehb au Moyen-Orient, mais d’un combat qui fait rage depuis des décennies au sud de la Méditerranée, les premières victimes de cette lutte idéologique étant des musulmans plus ou moins pratiquants qui se comptent par centaines de milliers (de l’Algérie durant la « décennie noire » aux récents éradication de Daech en Irak et en Syrie). Faut-il avoir la mémoire courte pour oublier d’ailleurs que dans nombre de ces pays, le Printemps arabe a représenté un acte d’insoumission d’une bravoure et d’une lucidité inouïes en ouvrant la lutte sur deux fronts, contre les dictatures militaires (soutenues par nos gourvernants) et contre la fausse alternative du rigorisme intégriste. Et que ces peuples sont toujours à l’heure qu’il est entre le marteau et l’encume. Bref, on gagnerait à se souvenir que la ligne de fracture n’est pas civilisationnelle, mais bien politique et que, dans les rues du Caire ou de Tunis, la nouvelle génération des caricaturistes contestataires ne s’y trompent pas, eux, ils savent que les salafistes de toutes espèces, sont des ultra-conservateurs fascisants, leur bête immonde à eux, comme nous avons la nôtre…

Ce n’est pas abjurer une émotion solidaire que de m’inquiéter de l’ambivalence des points de vue qui peuvent coexister derrière le mot de passe #JeSuisCharlie. Non que je mette en doute un instant la sincère spontanéité de ce cri de ralliement, pour la liberté d’expression (d’accord, bien sûr), contre l’instinct de mort de l’intolérance (certes), mais qu’on peut également y sonder une union sacrée de façade qui risque de noyer trop de poissons dans la même nasse. Pour ma part, je veux bien rire aux larmes ou pleurer les morts, mais pas en n’importe quelle compagnie. C’est pourquoi, j’ai manifesté hier, sans porter de sticker, ni d’affichette #JeSuisCharlie, mais en brandissant sur un modeste écriteau de carton ce programme minimum : « CONTRE TOUS LES FASCISMES, DJIHADISTE OU LEPÉNISTE. » Qui m’a d’ailleurs valu les sourires amicaux de beaucoup et une légère désapprobation entrevue dans le regard de certains. Désolé donc, mais il sera difficile (et dangereux) de nous contenter longtemps de ce degré zéro de l’énonciation (#JeSuisCharlie) qui, il faut bien nous l’avouer, est à l’image d’une dépolitisation alarmante des consciences. Derrière l’unanimisme émotionnel, chacun devra bientôt se rappeler que nos propres fanatiques identitaires sont là, en embuscade, à la périphérie mentale du Front National, prêts à tout pour surfer sur cette vague d’indignation, et qu’il est urgent de s’en dissocier dans la rue et dans les têtes.
Autre signe de cette dépolitisation, et non des moindres, l’imprégnation profonde du scepticisme complotiste circulant parmi l’arborescence des réseaux sociaux. Et depuis quelques jours, la chose a enflé dans des proportions effarantes. Certains voudront y diagnostiquer l’emprise des œillères islamistes chez les Djeunes-de-banlieue-issus-de-l’immigration (en un seul mot stigmatisant), or que ce phénomène est bien plus large et touche à des degrés divers l’ensemble de la nouvelle génération : le remplacement de l’esprit critique engagé (et ses polémiques de fond) par des réflexes paranoïaques-critiques – « on » nous cache tout, « on » nous ment, « on » nous manipule. D’où la difficulté durable de désarmorcer la popularité diffuse de la sphère Dieudonné & co, jouant sur tous les tableaux de la provocation victimaire et du conspirationnisme permanent.
Cet ultime symptôme de la confusion mentale qui nous guette devrait nous servir de leçon. Il n’est que temps de réoccuper l’espace politique et de réinvestir, loin des faux-débats de « l’intégration » éthnico-confessionelle, la question sociale de nos conditions d’existence. A cet égard, la lutte contre la précarisation généralisée, qui mobilise les énergies en Grèce ou en Espagne, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il n’est pas d’autre moyen pour tarir à sa source les stratégies du pire qui nous menacent, celle des nazislamistes comme celle des fachos White Power, bref celles du ressentiment morbide contre des boucs émissaires désarmés.

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5 janvier 2015
[À propos de Tania Bruguera
de l’œuvre performative…
à la prise de parole collective.]

En avril 2009, l’artiste d’origine cubaine Tania Bruguera, invitée à la Dixième Biennale d’art contemporain de La Havane, avait mis en place un happening iconoclaste, intitulé « Tatlin’s Wisper #6 » (en hommage au constructiviste soviétique Vladimir Tatline, concepteur d’un utopique Monument à la Troisième Internationale, jamais réalisé). Dans le patio central du Wifredo Lam Center, elle avait reproduit la scénographie standard d’une conférence de presse : deux micros sur un pupitre, une estrade, un rideau de fond orange, un haut-parleur à l’intérieur, un autre à l’extérieur du bâtiment. Quant au modus operandi, il était brièvement explicité en début de performance : chacun aurait droit de s’exprimer durant une minute maximum.

Autre élément scénographique d’importance (à la fois intimidant et satirique) : dès qu’une personne monterait sur le podium, un duo de militaires (des deux sexes) en tenu kaki lui emboîterait le pas avant de déposer sur l’épaule du candidat au free-speech une colombe (symbolique mais bien vivante), celle qui figurait déjà sur les photos du fameux discours de Fidel Castro annonçant le triomphe de la Révolution cubaine, le 9 janvier 1959.

Ultime détail d’importance : 200 appareils photos jetables (avec flash automatique) avaient été offerts aux visiteurs.

Sur la captation aujourd’hui disponible en ligne, ici ou , on perçoit d’abord l’incrédulité générale que le dispositif de Tania Bruguera provoque, un défi à la censure mais dont l’artiste ne désire pas s’approprier le leadership. Le monopole de la parole étant déchu, restent de longs temps morts avant chaque intervention. Et face à cette brèche ouverte, on voit en direct la peur changer de camp.
Ils seront une quarantaine à oser briser la loi du silence, à leurs risques et périls. Rien de très spectaculaire en fait : des phrases courtes, des pleurs inarticulés, des désirs fugaces, de très fragiles actes de langage. Et ça fout la chair de poule.

L’été dernier, après avoir découvert cette vidéo au Guggenheim de New-York, je suis tombé par hasard, à la sortie du musée, sur Tania Bruguera elle-même, qui faisait signer une lettre ouvert au nouveau Pape pour qu’il accorde la citoyenneté vaticane à l’ensemble des migrants refoulés d’une frontière l’autre. En cours de discussion, elle m’a raconté son parcours : fille d’un diplomate castriste tombé en disgrâce politique, ayant poursuivi ses études à Chicago et profitant désormais d’une certaine renommée pour continuer à animer, de l’extérieur & de l’intérieur, une critique « de gauche » de la dictature cubaine.

Quant à sa fameuse performance de 2009, elle la pensait vouée à une interdiction in extremis ou à un parasitage en direct par les sbires du régime. Et c’est la force même du dispositif, et la multiplication des clichés-témoins (grâce aux appareils photo) qui a convaincu les autorités de ne pas agir sur le moment. Reste que les prises de vue effectuées par ses soins ont été confisquées le jour même, et qu’elle n’a pu monter son film qu’à partir de vidéo amateurs.

Il y a quelques jours, Tania Bruguera a voulu rééditer cette conférence fantôme en plein air, sur la place de la révolution de La Havane. Et loin de la petite zone de tolérance artistique, lui donner l’énergie performative d’une agora grandeur nature. Participante active au mouvement de contestation local #Yo Tambien Exijo, elle a été arrêtée préventivement le 30 décembre puis libérée deux jours plus tard face aux protestations locales et internationales.

On lui souhaite bon vent, en attendant que, dans l’imminente réalité, d’autres événements viennent dépasser ses espérances.

Post-scriptum : On pourra aussi regarder l’étonnante proposition qu’elle avait faite à La Tate Modern de Londres en janvier 2008. Une fois dans le hall monumental du musée, les visiteurs se trouvaient confrontés à deux policiers à cheval qui leur intimait l’ordre de se déplacer dans ce coin, puis le long de ce mur. « Crowd control », ça s’appelle en anglais.

Savoir-faire que les experts français des techniques du maintien de l’ordre ont désormais rebaptisé : « Gestion démocratique des foules ».

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1er janvier 2015
[Pour l’année nouvelle…
en Vœux-tu en voilà !?
Treize messages visuels
et l’embarras du choix.]

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23 décembre 2014
[Grève du zèle et trêve de confiseries.]

Hyperactifs de tous les pays… no Hell ni Paradis.

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15  décembre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Quelques stickers hors commerce,
glanés entre deux averses.]

Parmi les mauvais genres des arts muraux – papiers collés, pochoirs, tags ou graff XXL et inscriptions éphémères – il y a un dernier cas de figure : le petit format adhésif. Soit l’étiquette amateur en papier gommé, soit le sticker en long en large ou en rondeur. Mais avec l’autocollant, on entre dans la production en série, plus sophistiquée et onéreuse. Du coup, ce genre d’acte gratuit revient assez cher. Et côté support, on est obligé de délaisser le crépi mural, pour s’attaquer au mobilier urbain : potelets, armoires électriques, panneaux de la voirie, pub sous verre, etc.
 Et là, il y a concurrence déloyale entre le sticker commercial – avec logos pubard ou copyright arty – et celui qui n’a rien à vendre, qui détourne le sens commun in situ, disperse des apartés textuelles, crée des zones de turbulences visuelles.
Sauf qu’entre ces deux tendances, on a parfois du mal à distinguer la nuance, vu l’essor de l’auto-promo de son blaze, de son Facebook ouTumblr sans parler des duplicatas  du rebel business, genre OBEY© & co qui retourne comme un gant (un bonnet ou un T-shirt) l’idée même du détournement ironique pour mieux fourguer en magasin des produits dérivés à leur image. Le leurre et l’argent du leurre, tout bénef. Y’a même un mot-valise en franglish pour résumer le phénomène – subvertissement – qui compacte élan subversif et commerce du divertissement.
 Sans oublier les usages propagandistes du sticker par la nébuleuse fascistoïde, avec une large diffusion/radicalisation d’imageries homophobes et & xénophobes bien au-delà de ses territoires d’influence habituels, dont on a déjà parlé ici même.
Pour se changer les idées, autant aller se ressourcer ailleurs. Parce que les stickers sans but lucratif ni nombrilisme geek ni message de délation, ça existe encore, même s’il faut se méfier des contrefaçons duplicitaires et des équivoques populistes. Au gré de mes flâneries sur le Net, j’ai sélectionné quelques raretés et photographié tous les autres au cours de l’année écoulée, parfois hors les étroites frontières hexagonales. Petit passage en revue des dernières trouvailles scotchantes en attendant les premiers flocons hivernaux.


Pour voir le diaporama complet,
on ira lorgner dans ce coin-là.

Depuis trois ans, moi aussi, j’ai pris le pli
et fabriqué avec l’ami Philippe Bretelle
mes propres Adages Adhésifs
qu’on peut aller voir dans ce coin-là,
ou en quelques extraits ci-dessous.

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5 novembre 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Mains-d’œuvre & corps étrangers.]

Retraitement sanitaire d’un bassin d’emploi.

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31 octobre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Quelques pochoirs éphémères,
glanés à l’approche de l’hiver.]

Dès la fin des années 70 – bombes aérosols aidant –, la vieille technique du pochoir a connu un renouveau underground, dont les pionniers parisiens se nommaient Blek-le-rat (le dandy rebel) et MissTic (avant qu’elle ne loue sa poésie urbaine aux publicitaires), dans la lignée de la provoc picturale du groupe Bazooka décalquant photos et polaroïds à grands traits géométriques. Cet art de l’impression négative n’a cessé de faire des émules, du message d’agit-prop aux rébus minimalistes en passant par toutes sortes d’imageries ombreuses.
A rebours de cette floraison contagieuse, la gentrification des centre-villes continue son travail de sape, faisant partout place nette. Et dans le paysage urbain, face à la surenchère technologique des effaceurs d’encre municipaux ou privés, le pochoir sauvage cède plutôt du terrain face au diktat du nettoyage par le vide. Tandis que les milieux arty, fascinés par le phénomène Banksy, privilégient l’intervention sur des surfaces autorisées (par les co-propiétaire ou les commerçants) et dans les galeries et quelques murs réservés à ce genre de défouloir culturel. D’où la raréfaction, du moins en région parisienne, du spray-activisme anonyme imbriquant de l’imagerie et du textuel pour briser la monochromie quotidienne et produire de l’inattendu au coin de la rue. Reste qu’il suffit d’aller voir ailleurs, en Grèce, en Espagne ou au Portugal, pour s’apercevoir que, dans le sillage de chaque révolte urbaine, l’ironie subversive retrouve aussitôt le goût de la prise de parole graphique. Pour s’en faire une idée, un petit florilège de photos glanées sur la Toile ou prises au gré de mes vadrouilles en scooter.




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24 septembre 2014
[Souviens-moi, et cætera —
De ne pas oublier… la suite.]

Les premiers Souviens-moi sont nés ici même, déposés comme à tâtons sur ce pense-bête, dans l’incertitude encore fragile d’une suite éventuelle. Et puis la série s’est mise à prendre consistance, rendez-vous d’évidence, perdurant bien au-delà du pari stupide de sa contrainte initiale : entamer chaque début de phrase par « De ne pas oublier… » – ce qui n’est pas une mince affaire syntaxique. Le système d’échos a pris sa vitesse de croisière, exhumant des pans entiers d’une mémoire que j’avais cru perdue dans je ne sais quelles limbes, conjurant leur nature évanescente pour les mixer à la chaîne. Parmi ces flash-backs, j’ai revu passer du monde : corps étrangers et attaches familiales, événements infra-historiques et amours éphémères, pensées fugaces et chroniques urbaines, sensations épidermiques et spectres amicaux, tout ce qui donne sa matière au récit intime quand il accepte sa dimension collective, exogène, composite. Plus je creusais au dedans d’un moi supposé – le petit vécu rien qu’à soi –, plus le dehors me débordait de l’intérieur, par bribes disparates et rumeurs intestines. Et sur la durée, se profilait le moment où il faudrait rassembler ce qui me dispersait à mesure.


Un livre, ça sert d’abord à ça, assumer l’arbitraire d’un point final, quand le processus en cours, lui, ne demanderait qu’à se perpétuer, défricher toujours plus avant le terrain d’aventures. J’ai donc profité d’un moment d’accalmie – alors que les réminiscences avaient l’air de se tarir – pour organiser un semblant d’unité. Et ça m’a fait du bien de croire que c’en était fini, que j’avais fait le tour des bribes & lacunes, mis chaque pièce du puzzle à sa juste place. D’ailleurs une fois arrêtée la délicate combinatoire du bouquin, j’étais soudain devenu incapable d’ajouter ou retrancher le moindre souvenir du mystérieux agencement. L’illusion de former un Tout – surtout quand chaque micro-paragraphe vous a ramifié, démultiplié, repeuplé  –, c’est réconciliant, faut profiter de ce rare moment : quand le « je » fait bloc avec ses propres altérités, ni proches ni lointaines, enfin indifférenciées. Mirage récapitulatif qui tombait à point nommé : cinquante ans d’âge.
Et voilà que ça m’a repris peu après la sortie du livre, quelques oublis marquants remontés à la surface, des Souviens-moi qui manquaient à l’appel, par-ci par-là. Et plutôt que les laisser en friche, déshérence ou lévitation, autant les mettre en partage quelque part, là où tout a commencé, sur ce pense-bête, non pour préméditer un deuxième volume, juste pour laisser le chantier ouvert, sans chercher à savoir, comme au premier jour, ce qu’il en adviendra…

De ne pas oublier que près des deux tiers des migraineux ne sont pas conscients de l’être, incapables de mettre un nom sur la gêne latente qui, par intermittence, leur parasite la vie d’une façon, comment dire, sourdement indéterminée.

De ne pas oublier que ma première dissertation de philosophie en hypokhâgne, censée commenter le fameux adage «Qui ne dit mot consent», me valut des pages entières biffées d’un trait rouge et ce jugement professoral dans la marge : logomachie, mot encore étranger à mon vocabulaire dont j’allais porter fièrement l’opprobre jusqu’à la fin de l’année.

De ne pas oublier ce bal du 14 juillet, dans la cour d’une caserne de pompiers où, essuyant des regards tantôt compatissants tantôt excédés, je m’étais frayé un passage sur la piste de danse avec une canne de jeune handicapé nanti d’une patte folle, imposture de mauvais goût visant à séduire Géraldine, à moins que ce ne soit elle qui, contre la promesse d’un baiser, m’ait mis au défi de contrefaire ainsi le boiteux en public.

De ne pas oublier que mon père avait pour chaque bouquet d’herbe folle, la moindre fleur des champs ou tel arbuste poussant au bord d’une décharge publique le don de baptiser ladite plante de trois manières différentes – d’après son nom d’usage vulgaire, d’après son appellation savante horticole et enfin d’après sa racine en langue morte latine –, ce qui rallongeait d’autant l’heure d’en finir avec ces interminables promenades champêtres.

De ne pas oublier que, invité par un adepte de la Scientologie à évaluer l’état de ma psyché, j’avais accepté de le suivre dans une spacieuse boutique du quartier Latin, puis de cocher OUI ou NON aux dizaines de questions d’un QCM standard, avant d’enserrer les poignées d’un galvanomètre pour évaluer mon stress, anormalement élevé sur l’écran de contrôle, le moment ou jamais d’arrêter mon reportage en milieu sectaire, à moins que, histoire de valider son diagnostic, je préfère jouer le jeu au-delà de ses espérances, en m’effondrant par terre, bave aux lèvres, sans connaissance.

De ne pas oublier que l’examinatrice de mon oral du bac français, recroisée deux ans plus tard, allait me soumettre à un autre genre d’épreuve dans l’intimité de sa chambre à coucher : lui lire à voix haute les premières pages de Ma Mère de Georges Bataille avant de passer aux travaux pratiques sous son intimidante autorité.

De ne pas oublier que la voisine de ma grand-mère, institutrice en arrêt maladie perpétuelle, qui, sans doute pour se rajeunir, teintait régulièrement ses cheveux à l’henné avant d’aller faire sa sieste, se réveillait avec des airs de sorcière safranée et un motif supplémentaire de fuir la compagnie de ces « sales gosses tout juste bons à vous empoisonner l’existence ».

De ne pas oublier que Tonio, le plus indolent de mes camarades de lycée, un grand brun avec des chaussettes dépareillées, se plaisait à consigner par écrit ses rêves érotiques, journal d’intimité nocturne qui, confondu avec d’autres cahiers traînant sur sa table, fit le tour de la classe, nourrissant nos pires sarcasmes puis, au fil des pages, un zeste de jalouse admiration.

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Pour etre tenu au courant de temps en temps