2 septembre 2012
[Souviens-moi (suite sans fin)]
De ne pas oublier qu’au moment d’entamer cette phrase j’ai cru réentendre dans mon dos le souffle glaireux, poussif mais régulier de ma mère, à l’hôpital Saint-Louis, quand elle vivait les heures dernières d’une surinfection pulmonaire sous masque respiratoire, alors que non, fausse alerte, après vérification dans la chambre à côté, il s’agissait du fer à repasser qui, soupirant sa vapeur à vide faute d’eau dans le réservoir, semble m’avoir voulu prévenir des risques et péril qu’il y aurait à ne pas le débrancher avant de partir.
De ne pas oublier que, parmi tous les muscles de l’anatomie humaine, le plus puissant est celui baptisé «petit zygomatique», qui assure aux commissures labiales la pression des mâchoires, nous permettant ainsi de hacher notre pitance quotidienne, de remâcher la double articulation de nos paroles, mais surtout, à mots couverts et pommettes rentrées, de sourire en coin.
De ne pas oublier cette plaquette contraceptive aux trois quarts évidée qui, sur ma table de nuit de jeune bachelier, prouvait selon un calendrier froidement posologique que mon aventure avec Nathalie, à cheval sur deux semaines, s’était achevée la veille de ce troisième mercredi où la case était encore pleine, et que, par défi hormonal ou pour mieux me sevrer au terme du mois écoulé, il m’aura fallu consommer notre rupture en avalant d’un seul trait l’ensemble des pilules restantes.
De ne pas oublier que si j’avais eu l’audace de m’inscrire aux Beaux-Arts, en attendant de savoir quoi faire de mes dix doigts, j’aurais par-dessus tout désiré y apprendre la couture sur canevas, mais que, à défaut de posséder ce savoir à la fois aristocratique, ringard et efféminé – la broderie –, je n’ai jamais osé mettre en forme l’œuvre textile qui m’avait alors effleuré l’esprit : surligner de rosaces typographiques le point de croix d’une vieille serpillière, en trois mots au fil rouge, donnant quelque relief à la pauvre devise d’une armoirie ménagère : sera pire hier.
De ne pas oublier que, du temps où Martine Aubry était ministre du Travail et de la Solidarité, il lui avait fallu définir les profils professionnels des futurs Emplois-Jeunes, et que, parmi la nomenclature de ces services à pourvoir, le petit comité qui phosphatait à Matignon avait dû en écarter de trop fantaisistes, dont celui-ci in extremis – «animateur de cimetière» –, confidence faite par un conseiller aux dents longues qui espérait, par ce détail anecdotique, me dérider hors antenne avant une émission où j’étais venu parler des « petites natures mortes » de la survie précaire.
De ne pas oublier que si de rares personnes, dont un marchand de légumes à Montreuil, soutiennent que l’ingestion de poireaux cuits donne au sang un arrière-goût infect censé dissuader les moustiques femelles d’user de leur trompe suceuse, la plupart des herboristes amateurs conseillent de se parfumer préventivement aux essences de géranium, de basilic ou de citronnelle, ce qui peut attirer certaines âgées et révulser d’autres entourages, tandis que les manuels de médecine douce ne recommandent l’usage du poireau qu’une fois le mal déjà fait, en rondelle bien crue et juteuse appliquée sur la zone urticante, sans oublier à ce même effet, d’après un site web consacré aux maladies cutanées, sexuellement transmissibles ou non, qu’on peut aussi frotter chacun de ses boutons avec un cachet d’aspirine non effervescent ou un sachet de thé vert infusé de fraîche date.
De ne pas oublier que, ne comprenant un traître mot aux néologismes dont mon père, le professeur ès sciences humaines Robert P***, usait et abusait en famille ou en d’autres colloques et séminaires, je lui avais promis que, le jour où il aurait inventé plus d’obscurs concepts que le Petit Robert ne comportait de noms communs, il faudrait procéder à son internement immédiat, menace demeurée sans suite, faute d’avoir jamais eu l’inhumaine patience de dénombrer les vocables inconnus qui, par milliers, s’étaient rajoutés dans la marge des dictionnaires empilés sur son bureau, s’adressant à nul autre locuteur que lui-même.
De ne pas oublier que, à l’époque où j’habitais non loin de Pigalle, cherchant l’inspiration en la chapelle Sainte Rita, j’ai fini par ouvrir le cahier d’intentions de prière, non pour y ajouter la mienne – un petit boulot à gros salaire svp –, mais pour lire à la dérobée les supplications précédentes, toutes dédiées à la patronne des «causes perdues», jusqu’à tomber sur celle-ci – Enlève-moi le Mal de tête – et que, soucieux d’en citer la tournure exacte dans un prochain livre, sans rien travestir de son évidence, j’ai arraché la page entière et laissé en suspens d’autres vœux pieux pliés en quatre dans ma poche revolver.
[La série des Souviens-moi ayant fait son
chemin par extraits sur ce Pense-bête,
on en retrouvera la somme remaniée et
augmentée dans un volume à paraître
aux éditions de l’Olivier en mars 2014.]
Pour faire circuler ce texte, le lien est ici même